Le maure Zofloya était aimé de tout le monde, dans le palais de Bérenza, à l'exception d'un seul homme appelé Latoni, domestique qui avait été nombre d'années au service du comte. Il devint envieux de Zofloya, à cause de ses qualités supérieures et de sa beauté corporelle, qui était encore une des moindres; il dansait avec une grâce inimitable, et son habileté comme musicien était telle, que dans les promenades sur le lac, son maître le prenait toujours avec lu, et le rendait le charme de la société, par la perfection de son harmonie. Ces rares talens et l'estime dont le maure jouissait de la part de ses supérieurs, était ce qui outrait Latoni. Il chercha toutes les occasions de répandre son fiel, et ne désirait que d'avoir une querelle avec Zofloya, afin de le terrasser s'il était possible. Mais le maure dédaignait de répondre aux attaques qui lui étaient faites, et traitait Latoni avec un souverain mépris. L'amertume des propos de ce dernier ne servait qu'à exciter en l'autre un sourire de pitié. C'en était plus qu'il ne fallait pour pousser Latoni à bout; mais comme il n'osait attaquer ouvertement le favori, il attendit avec une rage concentrée l'instant de se venger de l'être dont le mérite lui portait si fortement ombrage.

Ce fut quelques jours après le rêve de Victoria; et comme elle était encore occupée de l'impression qu'il lui avait fait, on vint dire que le maure Zofloya avait disparu. Comme Henriquez en faisait le plus grand cas, et que tout le monde l'aimait, ainsi que nous l'avons dit, cet événement répandit la consternation dans le palais, et personne n'en fut plus altéré, (chose bien inconcevable), que Victoria. On le chercha dans tous les endroits où il avait coutume daller, et on envoya dans chaque quartier de Venise pour découvrir ce qu'il pouvait être devenu, mais ce fut en vain. Il se passa plusieurs jours, et on ne reçut pas la moindre nouvelle du beau maure. Les conjectures formées à ce sujet devinrent embarrassantes, et on perdit entièrement l'espoir de le trouver. Il fallut donc s'en fier au tems pour découvrir le mystère d'une disparition aussi surprenante. Pendant cet intervalle, Latoni tomba malade, et ne put quitter le lit. Le comte de Bérenza, qui le regardait comme un fidèle et ancien serviteur, lui fit donner tous les soins possibles pour le guérir; mais la maladie faisant des progrès rapides chez cet homme, les médecins déclarèrent qu'il leur devenait impossible de le sauver. Cette déclaration, qui fut faite devant Latoni, le saisit tellement, qu'il se hâta de demander un confesseur, en fesant prier son maître et le seigneur Henriquez d'être présens à son dernier soupir.

L'humanité de Bérenza ne put se refuser à cette demande, et Henriquez consentit également à lui tenir compagnie. Victoria, sans trop savoir pourquoi, demanda à être aussi présente. Tous trois allèrent donc dans la chambre de Latoni: lorsque le confesseur s'y fut rendu, et sitôt que le mourant les vit, il leur adressa ainsi la parole:

«Monseigneur Bérenza, et vous, seigneur Henriquez, daignez écouter avec miséricorde un malheureux repentant à son lit de mort, et ne le maudissez pas pour la confession qu'il va vous faire. C'est moi, moi, Latoni, qui ai connaissance de la disparition du maure Zofloya. J'ai été jaloux de sa beauté, de ses talens, et de l'admiration qu'il excitait. Je lui en ai voulu à la mort, et j'ai cherché mainte occasion de le provoquer et de l'entraîner dans une querelle; mais il m'a toujours traité avec mépris, ce qui, augmentant ma fureur, m'a déterminé à lui donner la mort.»

»Misérable! s'écria Victoria.»

»Madame, ayez la bonté de garder le silence, je vous en supplie, car je n'ai pas de tems à perdre, et les douleurs que j'éprouve en ce moment, expient peut-être assez mon crime.»

«Un soir ... je le suivis comme il sortait du palais, et me tins derrière lui à une certaine distance: je le vis s'arrêter sur la place S.-Marc; la rage me transportait, et les mortifications qu'il m'avait causées me revenaient toutes à l'esprit ... je le vis regarder le ciel et contempler les astres ... il était très-près du canal, et l'envie me prit de le pousser dedans; mais la crainte qu'il n'en revint en nageant me retint: je m'approchai de lui tout à fait; il ne m'entendit pas ... je pris mon poignard en tremblant, et le lui plongeai dans le dos à différentes reprises, et ayant qu'il eût le tems de se défendre. Sentant alors qu'il n'en pouvait revenir, je le poussai à l'eau de toutes mes forces, et me sauvai bien vite de la place. Mais depuis ce tems, ma conscience n'a cessé de me tourmenter, et ne m'a pas laissé jouir une minute du fruit de mon crime. La mort s'approche ... et les supplices de l'enfer sont présens à mes yeux!...»

Une convulsion violente saisit Latoni, comme il achevait sa confession, et il retomba anéanti sur son oreiller. Ses aveux avaient allégé sa conscience, mais ils ne purent prolonger sa vie. Il resta encore quelques heures en demandant pardon à Dieu et aux hommes, puis il rendit son dernier souper.

Le chagrin de Victoria, en écoutant Latoni, fut très-vif. Il avait tué un être devenu si intéressant à sa pensée! cependant elle n'avait jamais senti de prédilection pour le maure, et sans cet effet étrange qu'il avait produit sur ses songes, jamais la pensée la plus commune ne l'eut occupée en sa faveur. Mais de cet instant, un intérêt inexplicable s'était fait sentir pour lui, et rien ne pouvait le bannir de sa pensée.

Ce fut donc inutilement qu'elle chercha à se rendre indifférente à la catastrophe de sa mort, et son cœur en conserva un poids égal à celui que lui eût causé une perte plus directe.