Zofloya, quoique maure, était de naissance noble. Une combinaison d'événemens l'avait rendu prisonnier de guerre (dans la défaite des maures de la Grenade par les Espagnols.) Il était sorti de la race des Abdoulrahmans. Après plusieurs changemens de fortune, il tomba au pouvoir d'un grand d'Espagne, qui, ayant pitié de son sort, le considéra plutôt comme un ami que comme un inférieur, et eut égard à l'éducation distinguée qu'il avait reçue. Henriquez fit connaissance de ce seigneur pendant les voyages qu'il entreprit pour se distraire de ses peines d'amour, et se lia avec lui de la plus étroite amitié. L'Espagnol se trouva engagé dans une querelle qui se termina avec sa vie. Il reçut une blessure mortelle, et Henriquez s'occupa du soin cruel de rendre les derniers devoirs à un ami mourant. C'est alors que celui-ci lui recommanda son maure Zofloya, en le priant de le traiter comme il avait toujours été traité par lui. Henriquez promit, et en conséquence le maure, après que son premier maître et protecteur fut expiré, passa au service et sous la tutelle d'Henriquez.

Ces circonstances fatales et l'excellent naturel du maure le rendirent cher à son nouveau maître. Il l'aimait, non-seulement à cause de son ami, mais parce qu'il avait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer. C'est pourquoi sa perte fut vivement sentie, et la confirmation de son sort funeste reçue avec une peine des plus grandes.

Neuf jours s'étaient passés depuis la mort de Latoni; rien n'avait contredit celle de Zofloya, quand, à l'extrême surprise de chacun, on vit entrer dans l'appartement où toute la famille était réuni ... ce maure tant regretté ... Zofloya lui-même! on s'écria, on quitta les sièges, et Victoria ne fut pas la dernière à témoigner son étonnement. Henriquez demanda l'explication d'un tel prodige ... où, et comment il avait échappé à la mort. Zofloya se courba de la meilleure grâce possible, et raconta ce qui suit:

«Messeigneurs et dames, j'ignore encore ce qui avait excité si fortement la haine de Latoni contre moi. Je sais seulement qu'il en voulait à ma vie, et le soir qu'il me suivit avec des intentions de me l'ôter, et qu'il me blessa à différentes reprises, il me dit en partie la raison d'une pareille fureur. Ayant d'abord reçu un coup profond, et me trouvant sans armes, je ne pus me défendre. Je fis donc de vains efforts contre mon assassin. La perte de mon sang m'affaiblissant, il m'entraîna facilement sur le bord du canal, et me poussant de toutes ses forces, il me jetta dedans. Sans doute j'eusse péri de la sorte, si un brave pêcheur, qui retournait à Padone, et qui avait vu le coup, ne fût venu à mon secours. Il me tira de l'eau, aidé du peu de forces qui me restait. Il fit venir un chirurgien, et heureusement mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles. Alors, étant en possession d'un secret qui m'avait été transmis par mes ancêtres, pour la prompte guérison des blessures les plus violentes, j'en ai fait usage. L'honnête pêcheur m'a gardé dans sa cabane jusqu'à ce que j'aie pu marcher, et je me suis bientôt trouvé en état de reparaître devant l'honorable assemblée à laquelle je dois toute ma reconnaissance et mes plus profonds respects.»

J'ai fini la narration de Zofloya, qui, quand il eut reçu les félicitations de chacun sur sa résurrection miraculeuse, apprit avec surprise la mort de Latoni. Il ne put cependant s'empêcher de paraître satisfait de cette nouvelle; puis, renouvelant ses remercimens, et assurant de sa soumission avec un air de dignité, il se retira vers la porte, jetant, comme il la passait, un coup d'œil de la plus vive gratitude à Victoria, qui avait paru prendre un grand intérêt à son histoire.

Quant à celle-ci, autant elle avait senti de regret à la disparition du maure, autant elle fut aise de le revoir. Son cœur se dilata, et l'image d'Henriquez vint s'y confondre avec celle de cet homme. L'idée qu'elle se faisait qu'il l'aiderait dans ses desseins sur l'autre, lui rendait la tranquillité. Ce nouvel espoir rappela sa belle humeur, et elle se montra plus aimable quelle ne l'avait été les jours précédens. Ce changement ne pouvait que faire plaisir au comte, qui se persuadait qu'il était l'effort de la raison sur une imagination malade. La douce Lilla en augmenta ses caresses avec un plaisir de cœur, mais Victoria ne les lui rendit qu'avec contrainte. On eût pu la comparer dans ces instans, à un assassin tenté d'embrasser un bel enfant qu'il serait prêt d'étouffer. Henriquez, partageant toujours les plaisirs comme les soucis de sa petite amie, eut aussi pour Victoria des soins plus empressés que de coutume, mais il n'agissait en cela que par égard pour sa Lilla, et pour un frère qu'il aimait tendrement, et non par le mouvement spontané du cœur.

Ce soir-là Victoria alla se coucher, pleine de sensations délicieuses, et toutes ayant trait au malheur des autres. Bien loin d'éprouver ce désir permis de partager le bonheur de ses semblables, elle n'en voulait voir à personne. En nuisant à autrui, elle goûtait le plaisir féroce d'un tiran, qui, condamnant ses sujets à la torture, rit de leur agonie. C'était la lueur brillante d'un volcan, terrible dans sa beauté, et ne menaçant que ruine.

A peine fut-elle couchée, que Zofloya occupa son esprit. Elle s'assoupit cependant, mais pour le retrouver trouver bientôt en songe, tantôt se promenant sur des lits de fleurs, tantôt à travers des prairies d'une délicieuse verdure, et d'autres fois sur des sables brûlans, ou autour de précipices, au fond desquels tombaient des torrens furieux. Ces images fantastiques devenaient si fortes, qu'elles la réveillaient en sursaut, et alors elle avait peine à croire que Zofloya ne fut pas près de son lit. Une fois, l'idée en fut si grande, qu'elle s'arrêta pendant des minutes sur son séant, à regarder, comme si elle l'eût vu marcher lentement auprès d'elle, et qu'il se fût ensuite retiré vers la porte. Ne pouvant résister à une pareille illusion, elle tira ses rideaux avec force, et l'appela par son nom; mais il s'était évanoui, quoique sa porte n'eût pas cessé d'être fermée. Surprise à l'excès, elle se frotta les yeux, et examina tout autour de sa chambre, où rien d'étrange ne parut. Alors, comment prendre pour réalité un effet aussi bizarre? Victoria se persuada raisonnablement qu'il n'était que le résultat de son songe.

Enfin, elle se rendormit. Son sommeil pénible l'avait tellement abattue, qu'elle fut prise de douleurs par tout le corps; il ne lui était plus possible de remuer. Après une demi-heure de calme, ses yeux se r'ouvrirent de nouveau. Une vapeur blanchâtre et épaisse remplissait la chambre, en formant une espèce de colonne mobile. Ses rideaux, qu'elle avait refermés, furent ouverts, et Zofloya parut aux pieds de son lit. D'une main il semblait soutenir Bérenza, dont les traits étaient ceux de la mort. Des marques livides se voyaient sur sa poitrine, et ses grands yeux éteints se fixaient sur Victoria. De l'autre main, le maure tenait l'orpheline Lilla par ses beaux cheveux: elle ressemblait à une ombre; sa tête était penchée, et une blessure qu'elle avait au côté laissait couler du sang sur son vêtement aérien. Victoria, dans une immobilité parfaite, regardait Bérenza et Lilla. Alors ils s'évanouirent, et au lieu d'eux, ce fut sa propre ressemblance et celle d'Henriquez, qui étaient de même dans les mains du maure. Elle paraissait tendre ses bras, dans lesquels le jeune homme était poussé; puis, en s'échappant, il lui montrait une plaie terrible. Soudain Bérenza et Lilla reparurent, resplendissans de lumière, au point que Victoria en fut éblouie. Des ailes brillantes étaient attachées aux épaules de Lilla, et, de l'air d'un séraphin, elle tendait les mains à Bérenza et à Henriquez, en les élevant de terre. Victoria ne les vit pas plus long-tems: son cœur battait avec force, la tête lui brûlait, et essayant de changer d'attitude, elle sentit que cela ne lui était pas possible; la violence de cette espèce de cauchemar, (car pouvait-elle, ferme d'esprit comme on la connait, regarder autrement son illusion,) l'avait totalement anéantie.