[CHAPITRE IX.]
Victoria ayant passé une nuit sans repos et dans l'agitation la plus grande qu'elle eut encore éprouvée, s'endormit tout-à-fait vers le matin, et ne se réveilla que fort tard dans la journée. Quand elle parut pour se mettre à table, ses yeux se portèrent irrésistiblement sur le maure, qui s'empressa de lui donner un siège; elle ne dit mot pendant tout le dîner. En regardant Zofloya, autant que la décence pouvait le lui permettre, il se trouva que les traits de cet homme lui parurent posséder une grâce et une majesté qu'elle ne lui avait pas encore vues? son visage semblait animé par quelque chose de supérieur, et sa mise était beaucoup plus riche et avait plus de gout que de coutume; il est vrai que ce maure était d'une beauté rare, et quoiqu'excessivement grand, sa recherche dans ses vêtemens; ajoutée à la tournure parfaite et aux grâces qu'il déployait dans toute sa personne, le rendait, en dépit de sa couleur, le plus séduisant des hommes. Ses grands yeux brillaient d'un feu éclatant; son nez et sa bouche étaient très-bien formés; et quand il souriait, un charme inconcevable embélissait encore ses traits, et y attachait la surprise et le plaisir: mais jusques là, Victoria n'avait pas pris garde à tous ces avantages extérieurs, et alors, plus elle le regardait, et plus elle se demandait comment il se pouvait qu'elle n'en eut encore rien remarqué; elle ne concevait pas que Zofloya, avant sa disparution, fût le même que Zofloya, depuis son retour, tant était grande la différence qu'elle y trouvait.
Cependant, tout en regardant le maure de la sorte, Victoria put voir qu'il l'observait, et non-seulement cela, mais qu'il l'examinait avec un intérêt tout particulier, ce qui remplissait son âme d'un trouble aussi doux qu'étrange. De tems à autre, elle pensa même qu'il y mettait une attention empressée dont son orgueil ne pouvait s'offenser; au contraire, la vérité lui disait qu'il était toujours flatteur de se voir admirée par un homme d'un mérite reconnu, et qui possédait lui-même des droits à l'admiration. Les fonctions du maure étaient toutes dévouées à Henriquez, son maître; cependant il se montrait attentif aux moindres besoins de Victoria, et dans chaque mouvement qu'il faisait pour la servir, elle pouvait remarquer une nouvelle grâce et la beauté au superlatif.
Cette fois, quoiqu'Henriquez fut l'objet principal qui embrâsait son âme et ses pensées, le maure captivait fortement son imagination, et malgré qu'elle cherchât à s'en distraire par d'autres objets, celui-là seul, comme par une attraction magnétique, la rappelait toujours; pour sortir de ce malaise indéfinissable, elle se leva, et alla se promener dans le jardin, où se jettant sur un banc de verdure, elle commença à s'entretenir de sa passion criminelle, et les désirs les plus illicites embrâsèrent ses sens.
Détesté Bérenza, s'écria-t-elle soudain, poussé par l'ingratitude la plus basse! méchant égoïste; qui a profité de ma jeunesse pour me tromper et m'amener à devenir ta femme! sans toi, sans tes maudits artifices, j'aurais pu voir ma destinée liée à celle de l'aimable Henriquez. La petite Lilla eut été bannie de son cœur, ou je l'aurais anéantie: mais cet indigne lien m'arrête aujourd'hui; je suis esclave, et je porte le titre odieux de ton épouse! qu'est-ce donc que cette mince créature pour inspirer une passion? une enfant, une forme fragile, sans énergie, comme sans beauté; de plus, une orpheline dans la misère, et certes, elle n'eut pas été un obstacle à mon attachement pour Henriquez; mais toi, Bérenza? toi? l'ennemi de ma vie, le tiran jaloux de mon bonheur, je le répète encore ... je voudrais, oui, philosophe flegmatique, calculateur intéressé de tes plaisirs, je voudrais que la terre t'engloutît à l'instant même! Comme elle prononçait ces mots, un foible écho semble les répéter à une certaine distance, en les conduisant à son oreille par le vent.
Quoi, qui répète mes paroles?—Victoria écouta, et n'entendit plus rien. Hélas, dit-elle, en soupirant fortement, mon esprit est tellement agité, que les moindres choses le frappent. Elle posa un instant la main sur ses yeux, comme pour se recueillir; en l'otant, elle vit Zofloya debout à une distance respectueuse.
La surprise et la colère allaient lui dicter de justes reproches à un inférieur qui vient s'introduire dans sa solitude; mais l'air de grandeur et de gravité du maure lui en imposa: elle le regarda avec inquiétude et sans parler; elle vit qu'il tenait à sa main un bouquet de roses.
»Belle signora! dit-il d'un ton modeste, et en s'inclinant, pardonnez si j'ose paraître devant vous sans être appelé; mais j'avais cueilli ces roses pour vous, et je demande la permission de les déposer à vos pieds.» Disant ainsi, il les éparpilla devant elle.
»Zofloya! s'écria-t-elle, en contemplant sa belle taille, non ... ne les jettez pas à mes pieds, donnez-les moi plutôt, je veux les mettre à mon côté.»
Elles sont en trop grand nombre, madame! je vais en choisir une, si vous le permettez, et le reste vous servira de tapis.» Le maure prit la plus belle rose du bouquet, et la présenta à Victoria, qui l'accepta. Comme elle l'attacha sur son sein, une épine la piqua fortement, et son sang vermeil sortit de sa blessure. Zofloya parut consterné; il ouvrit sa veste, et en tira un mouchoir qu'il déchira; puis se jettant à genoux, il en pressa en tremblant, le doigt piqué. Victoria ne pouvait revenir de ces manières, mais elle se défendait d'en témoigner son mécontentement. Le maure continua dans son opération, pour tirer du sang de sa plaie, qu'il essuyait à mesure avec le même mouchoir; cela fait, il plia soigneusement le linge, et le mit dans sa poitrine, comme une relique précieuse: alors, revenant à lui, il demanda pardon de son audace, et en n'osant plus lever les jeux sur Victoria. Une teinte de ronge violet changea sa couleur naturelle.