Le maure lui donna le petit paquet contenant le poison, et le lendemain fut pris pour en faire l'essai cruel. Ces deux-êtres se séparèrent ensuite et gagnèrent le château chacun de leur côté.
Le lendemain, Victoria saisissant l'occasion, entra dans le petit appartement où la pauvre dame était assise auprès d'une croisée à respirer le frais des montagnes. Solitaire et délaissée par tous, même par Lilla, que son ami avait emmenée d'un autre côté, elle parut bien contente de voir la dame du château, qui, plus rarement que personne, daignait lui rendre visite.
—Quoi! totalement seule, signora, dit-elle en entrant. Allons, venez faire un tour de promenade avec moi; le grand air vous conviendra mieux que ce coin si sombre où vous vous tenez.
La pauvre dame, surprise et flattée en même tems d'une pareille marque de condescendance, se leva aussi vîte que ses facultés purent le lui permettre.
—Appuyez-vous sur moi, bonne signora, et je vais vous conduire.
L'offre fut acceptée avec respect et reconnaissance. Soutenue de la sorte, elle arriva jusqu'à la forêt. Victoria maudissait de tout son cœur la lenteur que la vieille mettait à marcher, encore fallait-il s'arrêter de tems en tems pour reprendre haleine. Mais le mauvais génie de la première favorisait ses intentions horribles: elles ne rencontrèrent personne; et le grand air ayant rendu quelque vivacité à l'impotante Signora, elle dit pouvoir aller plus loin. Alors Victoria la conduisit dans un endroit fort obscur de la forêt. Un rocher s'avançant en forme de voûte s'offrit pour leur servir de pavillon. Victoria parut n'avoir amené la Signora en ce lieu que pour l'y tenir mieux à l'abri du vent et du soleil, et parce que dans ses promenades elle avait remarqué ces sièges naturels et fort commodes. Elle l'invita donc traîtreusement à s'asseoir un instant sous le rocher.
Malgré tout, la Signora paraissait fort fatiguée; mais la complaisance comme la reconnaissance l'empêchaient de se plaindre. Victoria lui dit: « vous êtes lasse, Signora, je crains que l'exercice n'ait été trop fort pour vous. Souffrez que je retourne au château pour vous chercher quelques raffraîchissemens, quoique le maure, me sachant à la promenade, ne manquera sûrement pas de m'apporter du sorbet ou de la limonade.»
«Sainte Vierge-Marie, reprit la bonne dame, que le ciel me préserve de vous donner cette peine: je n'ai besoin que d'un peu de repos ... je ne suis plus jeune, Signora.»
En ce moment, Victoria aperçut à travers les arbres le turban garni d'émeraudes de Zofloya, qui brillait aux rayons du soleil. Son cœur battit violemment. Dès que le maure fut près, elle se leva pour prendre les verres qu'il tenait sur un plateau d'argent. Exacte à garder celui qui était de son côté, elle présenta l'autre à la paisible Signora, qui le reçut d'une main tremblante, et en faisant mille remercimens de tant de bonté.
Cependant, à peine eut-elle pris la drogue fatale, qu'elle d'en ressentit. Elle voulut parler: son œil était égaré; tout son corps s'agitait de convulsions. Elle articula difficilement ce peu de mots: « Horreur!... je ... je suis empoisonnée....»