Elle porta ses pas vers le plus épais de la forêt, où le sombre cyprès, le haut pin et le peuplier élancé mêlaient leur ombrage. Au-delà, des rochers amoncelés les uns sur les autres, des montagnes inaccessibles, perçaient à travers les clairières que laissait le feuillage. Sur le sommet de ces montagnes, on voyait encore par-ci par-là de vieux chênes que le tems avait noircis, et qui, examinés de loin, ressemblaient à des arbrisseaux manqués par la nature. Il y ayait au-dessous de ces masses colossales, des précipices dans lesquels tombaient des torrens qui gémissant continuellement dans un abîme qu'on ne pouvait voir, remplissaient la solitude environnante d'un murmure aussi triste que mystérieux.
Victoria s'arrêta un moment pour regarder autour d'elle. L'horreur sauvage du lieu lui sembla en conformité avec son âme. Elle se laissa aller à un enchaînement de pensées qui lui causèrent une oppression violente. Son cœur, livré à l'anarchie, ne respirait que crime. Elle souffrait d'avoir laissé subsister jusqu'à ce jour une barrière entr'elle et ses désirs.—Avec le secours du poignard, s'écriait-elle, j'aurais déjà tout fini. Je déteste ma folie d'avoir écouté si long-tems les craintes misérables qui ont retenu ma main.—S'excitant ainsi dans la frénésie de ses passions, elle ne réfléchissait pas que le danger menace quiconque commet ouvertement le crime. La raison ni la prudence ne pouvaient plusse faire entendre, et l'ardeur des pratiques du mal conduisait seule cette créature féroce.
—O Zofloya, Zofloya, répéta-t-elle avec impatience, pourquoi n'es-tu pas ici? peut-être parviendrais-tu à adoucir la fermentation de mon cerveau!—En disant ces paroles, elle se frappa durement le front, et se jeta la face contre terre.
Soudain des sons mélodieux se firent entendre. Ils ressemblaient à la double vibration d'une flûte. Cette mélodie agit sur son âme, et parvint à la calmer. Ce n'était pas là les sons de l'orgue du couvent voisin, ni ce n'avait l'air d'une musique terrestre. Outre ce, le couvent était de l'autre côté et au milieu des rochers. D'ailleurs, le vent et l'éloignemen eussent empêché d'entendre la musique claustrale, car tous deux étaient contraires en ce moment. Mais, d'où venaient donc ces sons que Victoria entendait, et qui suspendaient son délire? elle pensa un instant que ce pouvait être Henriquez, qui, plein de grâce et de beauté, chantait les douceurs de l'amour. Cet air mélancolique la faisait souffrir. Elle se disait que ce qu'il exprimait si bien ne serait peut-être jamais senti pour elle, et que des obstacles toujours insurmontables empêcheraient le bonheur dont elle voulait jouir avec lui. Si ces émotions turbulentes s'appaisaient, c'était pour laisser place à d'autres non moins dangereuses ... elle écouta encore un moment, après quoi elle n'entendit plus rien.
—Douce musique aérienne, dit-elle, pourquoi remplir mon âme troublée d'impressions, plutôt faites pour augmenter mon délire que pour le dissiper? ces accords me tuent, et j'aimerais bien mieux entendre la voix gracieuse de Zofloya qu'une musique aussi déplacée.
«Eh bien soit, oh! la plus admirable des femmes, dit quelqu'un dont l'organe valait les meilleurs chants, car c'était celui du maure, qui se trouva tout à côté de Victoria.»
«Être étonnant! je ne vous ai point entendu; d'où venez-vous donc?»
«Me voici, Signora, cela ne vous suffit-il pas?»
«Comment avez-vous deviné que j'avais besoin de vous?»
«Par sympathie, aimable dame. Toutes vos pensées ont le pouvoir de m'attirer. Celles qui vous occupaient en ce moment m'auraient amené du bout de l'univers.»