On voit donc qu'à quelques nuances près, les noms muyscas et japonais sont encore les mêmes pour le soleil et la lune.
Si l'année, ou période de vingt lunes, se nomme zocam en muyscas, ce qui rappelle les yogam ou périodes de tems des Indous, toka, facilement dit tsoka, est le nom du tems en japonais; l'année de douze mois en particulier s'y nommant tosi, et tsouka étant d'ailleurs, en japonais, le nom du mois ou de la lunaison, autre période du tems, fermant le zocam muyscas.
Les lunaisons mêmes se nommaient suna ou souna, chez les Muyscas, dit M. de Humboldt, et il en donne une étymologie douteuse et éloignée; tandis que ces peuples intercalant des lunes, par un artifice qu'il explique, on peut tirer ce nom du nom primitif de la lune intercalaire, en chinois joun et soun en japonais; lune que M. de Humboldt cite lui-même, sans penser à l'analogie frappante de ce nom avec le suna des Muyscas. Si la nuit, en muyscas, se nomme sa ou za, on peut y voir l'abrégé du nom japonais joSAri, mot complexe, puisque jo, ou yo, ou ia seul est la numérale et le nom des nuits en japonais,[42] de sorte que l'autre nom de la lune, chia, en muyscas, a dû signifier quelque sens analogue à celui de dame de la nuit, ou reine des ténèbres.
Toutes les moindres nuances se retrouvent donc ici dans les noms astronomiques des deux peuples; et il n'est pas jusqu'à ce pauvre prisonnier, cet enfant nommé le guesa, qui était saisi dans quelque course guerrière, et élevé dans le temple du soleil, ou le chun-sua d'Iraca, pour être immolé à l'âge de quinze ans, dans la pleine lune de chaque indiction, qui ne trouve l'étymologie de son nom en japonais; car, en cette langue,[43] man-gueso est le nom de la pleine lune; c'était donc le gueso, ou guesa, l'enfant, la victime de la pleine lune, man-gueso; et c'est à tort que le chanoine Duquesne traduit ce nom par errant, ou sans-maison (gué en muyscas étant le nom de la maison).
Cet enfant, en effet, avait pour maison le temple du soleil; et l'idolâtrie stupide qui l'y faisait élever avec soin, pour l'y immoler, afin de se partager son sang après son décès et d'offrir son cœur au mystérieux Bochica, rappelle évidemment le culte presque aussi barbare des Égyptiens, qui, dans leurs temples magnifiques, par un autre calcul astronomique, immolaient tous les vingt-cinq ans leur bœuf Apis, après lui avoir rendu des honneurs absurdes et l'avoir élevé avec le plus grand soin.
Le sacrifice d'Abraham, si célèbre dans tout l'Orient, sacrifice qui a aboli les sacrifices humains, et qui se solemnise avec pompe, jusque chez les musulmans de Hami, dans la petite Boucharis, et en Chine aussi-bien qu'à la Mecque, montre combien ces cruautés astrologiques sont anciennes: l'on n'ignore pas que les Romains eurent beaucoup de peine à les abolir à Carthage; l'on sait qu'à Tonga-Tabou, île de l'Océanie, un père immole ou laisse immoler ainsi son propre fils, croyant alors avoir apaisé le mauvais esprit, et sauvé par cette offrande sanglante, une vie plus précieuse à l'État. On peut consulter à cet égard l'intéressant voyage de M. le capitaine d'Urville, et pour des vues philosophiques et plus élevées, recourir à la dissertation si profonde de l'illustre comte de Maistre, à la suite des Soirées de St. Pétersbourg, dissertation que pourrait confirmer puissamment la discussion des hiéroglyphes conservés en Chine pour exprimer sacrifier, offrir.[44]
Pour en revenir au sujet de ce mémoire, et ne voulant pas l'allonger à l'infini, on se borne, après ces discussions, déjà trop étendues peut-être, à donner la liste suivante des mots de toute nature, trouvés identiques, ou du moins fort voisins chez les Muyscas et les Japonais.
Si M. de Paravey avait eu à sa disposition le vocabulaire anglais et japonais de M. Medhurst, publié à Batavia, en 1832; s'il avait pu se procurer la grammaire muyscas du P. de Lugo, il ne doute pas que son travail eût été moins défectueux, et la liste des mots identiques beaucoup plus considérable; mais telle qu'elle est ici, elle pourra convaincre tous les esprits droits.