Ce fut par cette voie de terre, que, dès l'an 499 de notre ère, c'est-à-dire, 1000 ans environ avant Colomb, des bouddhistes[23] de Samarcande se rendirent au Fou-sang, pays déjà connu à cette époque, et qu'ils voulaient convertir. Ils passèrent par le Tahan, ou la pointe nord-est de l'Asie, et après une assez longue navigation qui est parfaitement décrite, et qui mène précisément sur la côte nord-ouest de l'Amérique, comme le montrera M. de Paravey dans un mémoire particulier qu'il prépare pour cet important sujet, ils atteignirent une contrée riche en or, mais encore privée de fer, contrée à demi-civilisée, offrant des vignes, située à plus de 2000 lieues à l'est des côtes de Corée, et qui ne peut être que l'Amérique, comme l'a très-bien vu M. de Guignes le père, qui a traduit le premier et publié[24] cette curieuse description du pays de Fou-sang.
M. de Paravey n'ignore pas que M. Klaproth a prétendu réfuter M. de Guignes à cette occasion, et qu'il a affirmé[25] que le Japon, si voisin de la Chine, était le vrai lieu atteint par ce voyage des Bouddhistes de Samarcande, ou du Ky-Pin.
Mais M. de Paravey réfutera à son tour M. Klaproth, en prouvant que la vigne existe indigène, et de tout tems, dans l'Amérique du Nord, objection principale que faisait cet orientaliste à M. de Guignes, et qui le porte à conclure, on ne sait comment, que ce pays, situé à 20 mille lys ou 2000 lieues Est de la Chine, répond au Japon: le Japon, en effet, est aussi nommé Fou-sang, ou pays de l'arbre, du rosier fabuleux sur lequel le soleil se lève; mais il était parfaitement connu des Chinois à l'époque de cette curieuse relation, et jamais ils ne l'ont placé à 2000 lieues à l'est des côtes de la Chine.
Si des Bouddhistes ou des chrétiens nestoriens partaient de Samarcande, et, guidés par des Tartares, sur leurs traîneaux rapides, se rendaient en Amérique, par le Nord-Est de l'Asie, après une courte traversée, et cela, dès l'an 499 de notre ère; si des Carthaginois, comme le dit Diodore de Sicile, y avaient pénétré par l'Ouest, aussi-bien que des Phéniciens et des Espagnols, des Basques même, dès avant notre ère; alors s'expliquent naturellement ces immenses constructions et ces bas-reliefs si curieux de Culhuacan ou Palenqué, dans le Guatimala, présentant des offrandes de fruits, des sacrifices d'animaux, et même d'hommes, comme le faisaient les Phéniciens et les Carthaginois; alors s'expliquent aussi les Croix qui ont pu, aussi bien que celles trouvées dans l'Inde, à S. Thomas, être sculptées par eux sur ces curieux monumens.
Mais il suffit ici d'avoir indiqué rapidement le but des recherches de M. de Paravey, et pour en revenir à son travail, sur le mémoire de M. Siébold, on observera encore que ce docte voyageur, comme M. de Humboldt, comme tous les bons esprits, suppose que c'est par la pointe nord-est de l'Asie, que l'Amérique a reçu la masse de sa population sauvage, et évidemment de race mongole; on observera en outre qu'il admet de telles communications entre le Japon et ce continent de l'Amérique, qu'il donne, dans son ouvrage récemment imprimé[26], et nonobstant les opinions contraires qu'il n'ignore pas, le Maïs, ou blé de Turquie, comme existant de tout tems au Japon et en Asie-Orientale, aussi bien qu'en Amérique, ce qui est aussi l'opinion de M. de Paravey; les Toltéques le portant avec eux, comme le dit M. de Humboldt en décrivant leur migration du nord au sud.
Les communications soupçonnées par le savant auteur des Vues des Cordillères, entre les Muyscas et les Japonais, se vérifient donc de mille manières: outre les mots muyscas, puisés dans le mémoire de M. Klaproth, d'après le P. de Lugo, M. de Paravey a aussi transcrit tous les mots chib ou chibcha, que cite M. de Humboldt; ce sont ces mots que l'on va, d'après lui, comparer au japonais, en commençant par la série des dix nombres, ou des dix jours qui se comptent au Japon, en ajoutant ka à chaque nom de nombre, comme le font également les Chinois et certains peuples du Caucase; et en observant que cet augment appelé ici la numérale des jours, suffirait déjà seul pour démontrer des rapports et une origine commune.
Avant de donner ces tableaux, d'après M. de Paravey, on croit devoir remarquer que, dans les langues orientales, les voyelles se changent sans cesse les unes dans les autres, et même souvent ne se marquent pas et sont suppléées par le lecteur. On croit devoir aussi citer Thunberg, qui (p. 179, t. II) apprend qu'au Japon le B se change souvent en M et en F, et vice-versâ, le K en F et en B (bien que ces lettres ne soient nullement de même organe), le D en T, le R en L parfois, et enfin le H en F.
Et pour prévenir jusqu'aux moindres objections, on croit devoir avertir que, si le ch manque en japonais, comme le dit Thunberg (p. 178, t. II), tandis qu'il termine fréquemment les mots muyscas, dit M. de Humboldt (p. 229), les Japonais (dans Thunberg, au moins) ont le j, aussi-bien que le chinois, et le dj, comme dans le mot djogoun, et le sj, dans lequel le s et le ch se changent facilement.
La lettre L, en général, manquant d'ailleurs également aux deux peuples, est un autre rapport d'organe assez surprenant, et qui exclut une origine chinoise pour les Muyscas, puisque chez les Chinois, à l'inverse du Japon, c'est au contraire la lettre R qui n'est pas usitée, du moins dans certaines provinces.
M. de Humboldt a démontré que la lunaison se divisait en trois décades, en Chine, au Japon et chez les Muyscas, où les intercalations, avaient lieu comme chez les Grecs. Il a prouvé aussi (p. 264), que le cycle de soixante ans des Chinois et des Japonais, divisé en quatre indictions de quinze ans chacune, usitées en Europe au tems de Constantin, existait chez les Muyscas, et manquait chez les Aztèques. Et cette période de soixante ans, cet artifice de séries périodiques, est encore d'une origine purement chaldéenne ou sabéenne, au Japon, en Chine et à Bogota, puisque ce sont ces périodes chaldéennes de soixante heures, soixante jours, soixante ans,[27] qui ont donné naissance à la division astronomique en minutes, secondes, tierces, etc., division dite sexagésimale.