LES
RÈGLES DE CICCO SIMONETTA
POUR
LE DÉCHIFFREMENT DES ÉCRITURES SECRÈTES

(4 JUILLET 1474).

Le manuscrit italien 1595[1] de la Bibliothèque nationale contient, du folio 438 au folio 446, des fragments d'un prétendu diario de Cicco Simonetta, secrétaire et conseiller des trois premiers ducs de Milan de la dynastie de Sforza[2]. Les folios 438, 439 et 440 sont remplis par des minutes de comptes; les folios 442, 443, 444, 445, 446, par des catalogues de livres ou de manuscrits ou des minutes de lettres; enfin le folio 441 tout entier et le recto du folio 442, par les Regule ad extrahendum litteras ziferatas sine exemplo, qui font la matière du présent travail. Dans ces fragments, on le voit, il y a un peu de tout, des notes de toutes sortes plutôt qu'un journal, et la dénomination de diario qui leur a été assignée, soit par le classificateur, soit par le possesseur ancien du manuscrit en question, serait tout à fait impropre, si la plupart d'entre eux n'étaient datés du quantième et du mois. Quant à leur attribution à Simonetta, elle nous paraît devoir prêter moins à controverse. D'abord la théorie des règles suivies par la chancellerie milanaise avait été pendant longtemps l'objet des méditations de Cicco Simonetta; il avait même préparé, en 1435, un traité de la chancellerie de François Sforza[3], et nous ne serions pas surpris que les règles qui nous occupent eussent été tirées de ce traité, qui n'a jamais été publié. Ce n'est là qu'une présomption en faveur de l'hypothèse qui fait de Simonetta l'auteur de ces règles; nous avons en revanche des preuves presque certaines que, si elles ne sont pas l'œuvre de Cicco, elles ont du moins été tracées de sa main. En effet, elles sont de la même écriture que le soi-disant diario, et l'écriture de ces notes présente de telles analogies avec celle des lettres ou morceaux autographes de Simonetta, conservés dans l'Archivio Sforzesco[4], et avec celle du manuscrit dit de Simonetta[5], regardé ordinairement comme autographe, qu'on doit les attribuer au même personnage. Il est vrai que le catalogue de manuscrits, non daté, qui, sous forme de lettre à Philippe Sacramoro, orateur milanais à Florence, termine le prétendu diario (fol. 445 vo et fol. 446 ro) est signé Ja. Poggius[6]; mais cette signature ne peut être autographe; en effet, l'écriture de ce catalogue est la même que celle des autres pièces du diario[7]; or, toutes ces pièces sont datées de Pavie ou de Gallerate et émanent certainement d'un Milanais; de plus, les comptes qui en font partie (fol. 438, 439 et 440) et qui sont tous relatifs aux revenus et aux dépenses du royaume de Naples dénotent une connaissance intime des détails de l'administration et du gouvernement napolitain, connaissance qui eût pu difficilement être le lot de Jacques Pogge, tandis qu'elle serait parfaitement celui de Simonetta, ancien serviteur du roi de Naples. Somme toute, l'attribution à ce dernier du diario et par suite des regule, exception faite toutefois pour le catalogue de manuscrits signé de Pogge, nous paraît devoir être provisoirement admise à défaut d'une meilleure à proposer.

D'ailleurs cette discussion n'a, suivant nous, qu'un intérêt secondaire; ce qu'il importe, c'est d'étudier les règles de Simonetta elles-mêmes de façon à définir leur nature et à déterminer leur but et leur utilité.

Elles ont été rédigées à Pavie le lundi 4 juillet 1474. Cette date est digne de remarque, car c'est le moment où les correspondances chiffrées commencèrent à prendre de l'extension en Italie. En effet, l'usage de la cryptographie, qui remonterait à l'antiquité la plus reculée, qui aurait été commun chez les Grecs[8] et les Romains[9], dont les documents wisigothiques offrent de nombreux spécimens[10], dont on rencontre aux archives de Venise deux ou trois exemples du XIIIe siècle[11] et plusieurs du XIVe[12], ne devint pas général en Italie avant le courant du XVe[13]; mais alors les écritures secrètes se multiplient. Toutefois à cette époque, qui est comme l'enfance de l'art cryptographique, tous les systèmes d'écriture secrète dérivent du même principe; les noms propres de personnes, de lieux ou de pays sont représentés par des mots ou des signes particuliers; pour les noms communs, chaque lettre de l'alphabet répond à un signe ou deux; ces signes sont tantôt des lettres, isolées ou accouplées, dont l'ordre est interverti ou la valeur changée, tantôt des chiffres isolés ou accouplés, tantôt des caractères bizarres et de pure fantaisie au choix desquels l'imagination des correspondants a seule présidé; enfin ces lettres, ces chiffres ou ces caractères sont accompagnés de ce qu'on nomme en cryptographie des non-valeurs, c'est-à-dire de signes nuls, qui n'ont pas de sens et ne sont introduits dans le texte qu'en vue de dépister les curieux[14]. Déjà, cependant, les accents, les points, les virgules, les apostrophes, tous les signes qui pourraient aider au déchiffrement sont supprimés[15]; le plus souvent les mots ne sont pas séparés[16].

C'est à cet état arriéré de la science cryptographique que s'appliquent les règles ou mieux les instructions de Simonetta; elles sont au nombre de treize et, bien entendu, ainsi que l'atteste le titre que l'auteur leur a donné, elles ne prétendent qu'à fournir des procédés pratiques, fruit sans doute de son expérience personnelle et dont il voulait faire profiter les secrétaires de la chancellerie milanaise, propres à dévoiler l'alphabet ou la clef d'une dépêche écrite en lettres interverties, en chiffres ou en caractères conventionnels.

Bien que Simonetta semble avoir eu quelque notion des chiffres à alphabet double, il ne se préoccupe que des chiffres à alphabet simple, c'est-à-dire de ceux où le même signe représente toujours la même lettre, méthode rudimentaire où la lettre la plus répétée dans l'idiome du texte cryptographique ou cryptogramme ne peut rester longtemps dissimulée[17]. Presque tout son système repose sur la recherche des voyelles[18].

Les trois premiers préceptes, par l'examen de la lettre finale de chaque mot, par celui des monogrammes, des digrammes et des trigrammes, roulent sur les moyens de distinguer si le texte à déchiffrer est en latin ou en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien. La découverte en cette dernière langue de la voyelle e, de la labiale l dans les digrammes et du relatif che dans les trigrammes forme l'objet du 4e, du 5e et du 6e conseil. Passant ensuite au latin, auquel il consacre les règles 7, 8, 9, 10, 11 et 12, Simonetta observe que les mots de cette langue sont terminés le plus communément par s, m ou t, ou a, e, i et o. Si un signe est employé seul, on peut être sûr que c'est une voyelle, et, selon toute vraisemblance, la préposition a, qui est le monogramme le plus usité. Quant aux digrammes, il transcrit la liste des plus usuels; ce sera à la sagacité du lecteur à les interpréter. Les trigrammes dont la première lettre est la même que la troisième correspondront à non, sis, etc., mais plutôt à non, le trigramme le plus fréquent. Un signe répété trois fois sans intervalle doit être un u. Dans les mots de quatre lettres, un chiffre redoublé équivaudra, selon toute probabilité, à l ou à s, comme dans ille, esse, etc.

La dernière observation est commune au latin et à l'italien: un chiffre ou un signe toujours suivi du même chiffre ou du même signe figurera q; le second sera u, et le suivant une autre voyelle.

En finissant, Simonetta remarque, toutefois, que ces règles peuvent facilement être mises en défaut, pour peu que l'auteur de la dépêche ait soin de varier et de compliquer les chiffres de diverses manières, soit en intercalant au milieu d'eux, comme nous l'avons dit, des caractères, des monogrammes, des digrammes ou des trigrammes nuls, soit en se servant de deux alphabets à la fois, etc.