La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron.
Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans l’ombre fraîche de la nuit.
Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le silence, à se prolonger, pesa sur nous comme une menace. Pour rien au monde, je ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère. Il me semblait qu’Henriette me devait des excuses pour son inexplicable conduite depuis ma rentrée. Je marchais la tête droite, les yeux fixés devant moi.
Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse qui était entre nous. A un détour du chemin — nous avions déjà franchi la moitié de la distance qui séparait nos deux maisons — elle se tourna un peu vers moi pour m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets chercher les miens. Bouleversé par la supplication muette que je lus dans son regard, je glissai mon bras sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit comme neige d’avril au soleil ; des rapports naturels, confiants, heureux s’établissaient entre nous. Sans que nous eussions échangé une parole, je sentis qu’Henriette, gagnée, m’appartenait. Nous entrions dans le bois de chênes. Je la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions assis au cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer l’ombre de résistance. Je m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras, je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux si beaux m’implorer, et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entrouvrit.
Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette, transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de cacher ses sentiments. Nous étions ensemble le jour durant. Je la voyais le matin, l’après-midi, le soir même. Elle inventait mille ruses pour se débarrasser de Charles-Henri qui n’était pas de force à lutter avec elle. Quant à Gertrude, elle en fit sa complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à deux. Dès qu’elles n’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi, la priant de nous attendre. Parfois même, elle l’appelait en riant : Brangaine. Un jour devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci rougit, puis pâlit, mais se tut.
Nous vivions ainsi comme en dehors du temps et de nous-mêmes. La date approchait qui l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions, ni de la séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette ne souffrit à l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on des excuses à l’amour ? A ses yeux, il n’était pas besoin de se justifier.
La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du chemin, n’essayant pas de cacher ses larmes.
Je restai seul quelques jours encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu ? J’étais déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision à considérer toutes choses par rapport au développement de mon individualité. Plus tard quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai à en fournir une preuve bien prochaine. Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à voir que j’avais triomphé d’Henriette pas plus que je n’en avais ressenti à éprouver que madame de Francheret avait du goût pour moi. Une obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort heureux.