Sur la terrasse qui domine la Moskova, près du monument d’Alexandre II, il commença soudain à se parler à lui-même avec volubilité.

— Ah ! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant, petite fille pâle et souveraine ! Je sais aujourd’hui quelle ivresse de domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de l’hôtel de Londres et jusqu’à la maison des faubourgs. Ton regard dont j’ai connu la force a vu fléchir devant lui le désir des hommes. Mais par quel miracle t’es-tu vaincue toi-même et as-tu surmonté cette soif de caresses que tu n’as apaisée que dans mes bras ? Et pourtant tu as vécu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient et se délient. Tante Varvara chante à tes oreilles les louanges de son amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n’as été qu’à moi. Triomphe de l’orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers !… Puis un jour vient, et nous voici en face l’un de l’autre !

Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tête l’arracha un instant à ses réflexions. Il suivit leurs évolutions au ras des toits blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut derrière les palais et les couvents. Il reprit son soliloque.

— A la minute où elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre qu’elle foulait en conquérante tremble sous ses pas. Cette fille hautaine et méprisante voit qu’elle va tomber dans les bras d’un homme rencontré la veille, qui ne l’aime pas, qui la prend comme un jouet, qui lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer agréablement les soirées de son exil à Moscou… Ah ! je n’ai laissé place à aucune illusion ! J’ai parlé sans détours et sans hypocrisie. Rien de plus cynique que le marché que je lui propose… Pourtant elle ne songe pas à résister. Elle a rencontré le destin. Mais comme elle se déteste à cette heure, comme elle se débat contre elle-même !… Elle est vaincue ; elle se rend… A ce moment suprême, elle comprend soudain qu’elle a encore le choix de s’humilier, ou devant moi, ou devant elle-même. Elle n’hésite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte à ses propres yeux… Et voilà, ce passant aura dans les bras une fille facile, légère, qui va d’homme en homme, à son plaisir. Elle consent à ce que je la traite comme une passagère à qui l’on donne l’hospitalité un soir pour la renvoyer le lendemain… Oui, mais à ce prix elle se sauve. Elle se garde une arrière-chambre où elle se retrouve intacte… Qu’importe le reste ? Qu’importe son amant et l’opinion qu’il aura d’elle ?… Elle ment, et, chose merveilleuse, à l’instant où elle a pris son parti, elle sait me tromper avec tant d’art que les faits matériels les plus évidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son génie, elle crée en moi une certitude que rien ne peut entamer… Et pourtant, elle a, pauvre enfant, une seconde de défaillance. Elle ne reste pas maîtresse de sa voix au moment où je la torture et m’efforce de pénétrer en elle. Elle balbutie comme une petite fille effrayée qu’elle est alors : « Mais je ne me bats pas ! » Et je n’ai pas soupçonné le drame effrayant qui se jouait en elle. J’étais aveugle et j’étais sourd. Aujourd’hui seulement, je vois clair ; maintenant, j’entends ton appel, Ariane !…

Il gesticulait en parlant sur la terrasse balayée par un vent froid. Les rares passants s’arrêtaient, le regardaient, puis continuaient leur chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l’attendait à son bureau. « Qu’on m’attende ! » pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante.

D’un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacés que le vent emportait en tourbillons.

Il ne cessait de penser au mensonge d’Ariane. En un éclair, elle en avait conçu la nécessité et, du coup, s’était élevée à une hauteur qui donnait le vertige. Il éprouvait à la voir juchée si haut l’angoisse qu’on a à suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un exercice où il peut perdre la vie.

Mais le prodige était d’avoir eu l’héroïsme de jouer ce rôle de casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimité de chaque instant, elle avait su perpétrer ce mensonge et le nourrir au cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l’aimait, mieux elle se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre elle-même un impossible combat. Elle voyait l’effet funeste de sa tactique sur son amant. Il la rudoyait ; il la faisait pleurer. Et peut-être ne pouvait-il arriver à l’aimer à cause de l’image haïssable d’elle-même qu’elle imprimait en lui. Elle avait supporté cette pensée ; elle avait subi ces humiliations. Mais dans l’angoisse et dans les larmes, en secret elle triomphait. Plus il l’abaissait et plus elle grandissait.

Et cependant, dans l’ardeur de la lutte elle se dévorait elle-même. Elle aimait. On ne fait pas sa place à l’amour. Une fois né, il envahit l’être entier. Il avait sauté à la gorge de l’orgueil et s’efforçait de le terrasser. Chaque épisode d’une lutte longue de dix mois était écrit avec du sang, car des défaites qu’elle subissait dans son combat contre elle-même, elle se vengeait sur Constantin. Il notait une progression dramatique dont il pouvait retracer les phases récentes. C’était l’histoire de la petite maison des faubourgs, histoire intolérable par le louche qu’elle enfermait ; puis celle plus haïssable encore de l’heure passée dans les bras du docteur, amant de Varvara Petrovna, et enfin, enfin, la liste complète de ceux qui, une nuit, une semaine ou un mois, l’avaient possédée… Maintenant, c’est tout. Elle est à bout de forces ; l’orgueil surhumain qui l’a soutenue est écrasé. Elle ne peut mentir davantage… Un sentiment plus puissant l’emporte. Elle n’est plus qu’amour. Alors la confession simple, nue, sans un geste, sans un accent, mille fois plus poignante par le ton uni sur lequel elle est faite, de la vérité.

Constantin restait éperdu devant ce duel inconcevable. Il jugeait de l’héroïsme de cette petite fille à l’incommensurable grandeur de l’amour qui l’avait amenée, le matin même, à se livrer à lui.