Et, tout à coup, sans regarder son amant, tout occupée qu’elle était à examiner un bas de soie à l’extrémité duquel elle découvrait un trou, elle dit d’une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner pour la femme de chambre :
— A quoi te sert-il donc d’être intelligent et supérieur aux autres ? Ignores-tu vraiment que tu m’as eue vierge et que pas un homme ne m’a touchée ?
Ces mots tombèrent dans le silence de la chambre. Il parut à Constantin que son cœur s’arrêtait de battre, que la pièce soudain s’illuminait, devenait immense… Il crut s’évanouir. A la seconde même où la jeune fille parlait, il avait compris qu’il tenait enfin la vérité. Le souvenir de la première nuit traversa comme un coup de foudre sa mémoire ; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait : — « Je ne me bats pas » ; il se souvint de la résistance rencontrée ; il revit les taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un petit bouquet de baies rouges… Mais il n’avait aucun besoin de ce témoignage matériel. Une vérité plus haute imposait son évidence et chassait le doute comme la lumière la nuit.
Accablé par la violence des sensations qui l’assaillaient, il chancela. Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter le feu de ses yeux ? Entendre sa voix était au-dessus de ses forces. Il lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort, il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et sortit…
§ XXIII. Divagations
Il erra longtemps, sans but, à travers la ville. Il ne pensait à rien. Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure, s’intéressant aux mille spectacles de la rue. A la Sadovaia, il resta plusieurs minutes à regarder un gros cheval de charroi qui était tombé sur la neige glissante et essayait vainement de se relever.
Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course.
Par moments, il revoyait Ariane, mince et dévêtue, devant la fenêtre. Il répétait machinalement les mots qu’elle avait prononcés d’une voix morte. Maintenant pas plus que tout à l’heure, il ne mettait en question la vérité de ce qu’elle avait dit. On ne discute pas l’évidence. Mais elle était comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut à Moïse. Elle l’éblouissait et le brûlait. Il ne pouvait en supporter ni l’éclat ni la chaleur. Pour l’instant, il fermait les yeux et fuyait éperdu comme un oiseau de nuit surpris par le soleil de midi.
Il entra au Kremlin, pénétra dans la cathédrale Ouspenski, regarda avec plaisir les icones. Sur la figure d’une des vierges de style byzantin, il reconnut les longs sourcils noirs et arqués d’Ariane. Elle était là encore. Une odeur d’encens flottait entre les murs couverts de mosaïques. Il étouffait. Il sortit.