Tout à coup, une saute brusque d’idées le dérouta. Il se surprit à crier des mots qui vibrèrent dans l’air glacé.
— Et pourtant si j’avais su, si j’avais su ! Ariane qu’as-tu fait ?
Il jeta ces mots si haut que le son de sa voix l’effraya. Il se tut, accablé par le flot nouveau de pensées qui montaient en lui… Il imaginait Ariane sincère dès le premier jour. Avec quelle douceur il l’aurait traitée ! Comme il aurait fait avec patience le siège de ce cœur orgueilleux et de ce corps scellé ! Quelle tendresse serait née entre eux. Il l’aurait prise enfin, mais comme il se serait donné ! Et voilà que de par la volonté implacable d’Ariane, il avait été contraint à se défendre contre elle. Il avait lutté avec une sorte de rage pour ne pas aimer, pour ne pas s’attacher.
— Ah ! fit-il sourdement, pourquoi m’as-tu trompé ?… Comment revenir en arrière ? Trop tard, trop tard, répéta-t-il avec désespoir… On ne ressuscite pas ce qui n’a jamais existé !
Il s’arrêta, étouffé par l’amertume qui était en lui. Et soudain, il se demanda pourquoi il ne courait pas à Ariane. Elle était là, non loin de lui, à l’attendre dans une chambre d’hôtel.
Une douleur inexprimable lui poignait le cœur. Il sentait, sans en chercher les raisons, qu’il lui était impossible de revoir sa maîtresse. De quels yeux la regarder ? Que lui dire ? Sur quel ton lui parler ?
Aux sentiments passionnés et contradictoires qui luttaient en lui se mêlait une sourde et intense fureur contre la jeune fille. Et maintenant qu’il voyait Ariane dans sa réalité, il la détestait. Par quel raffinement de méchanceté avait-elle eu la force de le torturer si longuement ? Elle y avait goûté une joie satanique. Cruelle et insensible, elle s’était acharnée à sa vengeance… Un comble d’amour et de haine, un amalgame sublime où l’honneur et le mensonge, la loyauté et la ruse se mêlaient étrangement. Quel dégoût et quelle magnificence !… Mais il est à bout de force… Un an de supplices quotidiens l’a épuisé. Quelle joie ressent-il maintenant à savoir qu’il l’a eue vierge ? Il n’est plus que souffrance. Il la revoit telle qu’elle a toujours été envers lui. Les blessures anciennes saignent encore… Il n’a qu’une pensée : fuir, être seul enfin, oublier cet enfer. Oui, partir pour Pétrograd le soir même… Mais il faut passer à l’hôtel prendre ses valises… Il arrivera au dernier moment… Peut-être, lasse de l’attendre sera-t-elle sortie ?… Alors laisser un mot, un mot pour dire qu’il part et que, sans doute il reviendra… Mais il ne reviendra jamais…
Il regarda autour de lui.
Il était devant la petite maison de l’Arbat où habitait Natacha. — « Ce n’est pas le hasard qui m’a conduit ici, » pensa-t-il.
A la minute où il pénétrait chez son amie, il savait ce qu’il allait lui dire. Il venait rompre avec elle. Du fait qu’il quittait Ariane, il renonçait à Natacha. Il le voyait dans son esprit comme un axiome qu’on pose et qu’on ne démontre pas. — Une heure plus tard, il sortait de la maison. Et derrière lui son amie pleurait sur le divan où il l’avait laissée.