Un changement brusque s’était fait en lui. Il était calme ; il songeait à son voyage, à ses affaires. Il se rendit à son bureau. Là il pensa qu’il fallait savoir ce que devenait Ariane, qu’il causerait avec elle par téléphone. Elle ne pouvait plus ni le faire souffrir, ni le rendre heureux. Pour la première fois depuis un an il se sentait un homme libre. Pourtant au moment de sonner, il recula… Pourquoi, au fait, ne pas la voir avant son départ ? Pourquoi ne pas dîner avec elle, simplement, comme avec quelqu’un qu’on a connu jadis et qui vous est devenu indifférent ?
Il appela un chasseur et lui donna un message verbal à transmettre.
— Tu diras exactement — note bien mes paroles — « Constantin Michel vous salue, Ariane Nicolaevna, et vous prie de dîner avec lui à huit heures. Il prend le train de dix heures. »
Lorsque le chasseur revint, Constantin l’interrogea avec brusquerie :
— Que faisait Ariane Nicolaevna ?… Qu’a-t-elle répondu ?…
— Ariane Nicolaevna était en train de téléphoner. Elle riait en parlant… Elle s’est arrêtée, m’a écouté et a répondu simplement : « Bien », puis a continué sa conversation.
Une heure plus tard, Constantin arrivait à l’hôtel. Dès avant d’entrer il savait qu’il ne ressentirait aucune émotion à revoir Ariane. Il la salua sur un ton naturel, mais il ne l’embrassa pas. Il ne fit aucun effort ni pour causer, ni pour se taire. Il était glacé jusqu’au fond de l’être et insensible. La jeune fille n’était ni gaie, ni triste, ni sentimentale, ni cynique. Elle l’aida à préparer ses papiers et ses effets. A table, ils parlèrent sur un ton uni de choses sans importance. Elle ne lui demanda pas quand il reviendrait. La question de l’appartement à l’hôtel ne fut pas abordée. Après dîner, comme il fermait ses valises, elle lui donna pour le voyage des sandwiches qu’elle avait préparées elle-même et enveloppées dans un papier blanc noué d’un ruban bleu.
Lorsque le moment de partir fut venu, elle s’habilla pour l’accompagner à la gare.
Elle l’installa dans son coupé, détacha une rose de son corsage et la mit dans un verre. Puis ils descendirent sur le quai en attendant le signal du départ.
Constantin avait passé son bras sous celui de la jeune fille. Il ne parlait pas. Il était extrêmement las et ne pensait à rien. Ariane, par instants et comme à la dérobée, le regardait. Habituée à lire dans les traits de son ami, elle avait compris à sa pâleur, aux rides creusées sous ses yeux, qu’il traversait une crise terrible. Mais quoi, n’aurait-il pas un mot pour elle ? La laisserait-il ainsi seule dans la nuit ? Partait-il pour ne plus revenir ? Elle se taisait, n’osant poser une question. Les minutes passaient ; l’angoisse emplissait son cœur. La tension entre les deux amants atteignait à son comble. Il semblait que rien ne pourrait rompre le silence dans lequel ils s’ensevelissaient et que la séparation allait rendre éternel.