— Popof ne sera pas content.
Ariane entra dans un jardin assez exigu, qui n’était plutôt qu’une allée d’arbres et de rosiers, le long de la rue. Fiévreux, s’y promenait Paul Paulovitch. C’était un être doux, inoffensif, rêveur et généreux, effrayé de toutes choses et surtout d’être en tête à tête avec Ariane Nicolaevna, bien que deux ou trois fois par semaine, ils se retrouvassent dans ce petit jardin après les cours. Mais à chaque fois Paul Paulovitch était paralysé par une émotion qui lui laissait à peine la faculté de parler. Ce jour-là Ariane, au sortir de la brève conversation avec ses deux compagnes, paraissait irritable, ce qui ne fit qu’ajouter au désarroi du professeur. Il eut pourtant l’audace de lui proposer de s’asseoir sur un banc à l’écart. Elle refusa, elle était déjà très en retard et arriverait à la maison le déjeuner fini.
Il l’accompagna, la complimentant sur son examen, répétant l’appréciation flatteuse d’un des examinateurs : « Enfant de génie ».
Ariane, dont la tête légère oscillait légèrement sur son cou mince, se redressa et murmura :
— Enfant ! quel impertinent ! J’ai dix-sept ans.
Puis elle retomba dans le silence. Gêné, le professeur finit par se taire aussi. Ils allaient rapidement par des rues peu animées. La chaleur était forte déjà, pour la première fois de l’année, et annonçait l’été brûlant du sud.
Ils arrivèrent ainsi à la Dvoranskaia devant la maison où habitait Ariane Nicolaevna. Paul Paulovitch était pâle plus qu’à l’ordinaire ; il fit un effort et commença une phrase.
Ariane l’interrompit :
— Savez-vous à quoi je pense, Paul Paulovitch ? J’ai l’air préoccupé, mais je suis heureuse à un point incroyable. Devinez-vous pourquoi ?… Non ?… Eh bien, je vais vous le dire. Je ne pense qu’à une chose… Dans quelques minutes, je serai dans ma chambre. Je trouverai sur mon divan une belle robe blanche, garnie de broderies d’Irlande, et décolletée. Et Pacha — vous connaissez Pacha ? elle m’adore, tout ce que je fais est bien à ses yeux — Pacha aura rangé avec la robe des bas de soie blancs, et, près du divan, des souliers blancs découverts. Alors, Paul Paulovitch, je me déshabillerai des pieds à la tête : je jetterai à terre cet affreux uniforme de gymnase, cette robe brune que je n’ai pas quittée depuis trois ans. Je danserai dessus ; je la piétinerai ; j’embrasserai Pacha… Je ne pense qu’à cela. Je suis libre, libre ! Réjouissez-vous avec moi.