Elle lui tendit les deux mains. Paul Paulovitch l’écoutait et sa figure montrait le combat de sentiments divers. La joie de la jeune fille, sa voix seule le grisaient ; et pourtant il sentait en lui une sourde tristesse.

Déjà Ariane l’avait quitté et gravissait le perron. Sur la porte, elle se retourna :

— Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez souper ce soir au jardin Alexandre.

Elle disparut. Paul Paulovitch restait immobile sur le trottoir.

§ II. Tante Varvara

Dans la grande salle à manger, au moment où Ariane entra, quelques personnes étaient assises à une longue table que présidait tante Varvara. C’était une femme d’une quarantaine d’années, au visage asymétrique, dans lequel on ne voyait tout d’abord que deux grands yeux noirs, fort beaux, qui suffisaient, à eux seuls, à justifier l’opinion courante dans la ville : « Varvara Petrovna est une femme séduisante. » Elle était coiffée avec coquetterie. Une raie sur le côté partageait ses cheveux bruns légèrement ondulés. Sa bouche était aussi bien dessinée que celle de sa nièce, mais les dents étaient médiocres. Varvara Petrovna qui le savait s’arrangeait pour sourire de ses lèvres fermées et de ses yeux bruns qui s’éclairaient. « Elle est irrésistible, » disaient alors ses familiers. Elle était restée mince. « Quand tante Varvara passe dans la rue, racontait Ariane, les gens qui la suivent croient avoir devant eux une jeune fille. » Elle s’habillait, même chez elle, sans le moindre laisser-aller, chose rare en Russie. Elle se chaussait avec élégance ; ses mains étaient soignées, son linge fin, et, au dehors, elle portait immuablement un costume tailleur d’étoffe noire, œuvre d’un bon couturier de Moscou.

La vie de Varvara Petrovna était un sujet d’intérêt inépuisable pour les habitants de la ville. De son passé, on se rappelait qu’elle avait quitté sa famille à la suite d’incidents restés obscurs pour faire ses études de médecine en Suisse, puis qu’elle était revenue en Russie comme médecin de zemstvo au bourg d’Ivanovo dans notre gouvernement.

A ce moment, on s’occupait chez nous de sa sœur plus jeune et fort belle, Véra, dont le célèbre romancier Kovalski qui passait l’hiver dans la ville était éperdûment épris. Alors qu’on attendait l’annonce du mariage de la jeune fille avec l’écrivain, celui-ci gagna brusquement la Crimée, et celle-là Ivanovo. Elle se cacha chez sa sœur. Personne ne la vit pendant six mois. Puis elle partit pour Paris où un an plus tard elle épousa un ingénieur, Nicolas Kousnetzof, que ses affaires appelaient souvent en France.

Peu après son départ d’Ivanovo, on découvrit que la maison de Varvara abritait un hôte de plus, un bébé dont Varvara disait qu’il était l’enfant délicat d’une amie à elle confié. Cette petite fille n’avait pas été baptisée à l’église du village et, lorsqu’elle eut dix-huit mois, Varvara l’emmena à l’étranger où elle séjourna quelque temps auprès de sa sœur Véra, mariée.

Elle en revint seule. A ce moment, il arriva dans la vie de Varvara un événement qui en modifia le cours. Elle se trouva appelée une nuit auprès d’un des plus grands propriétaires de Russie, le prince Y… qui, par hasard, passait un mois dans un bien voisin. Elle lui sauva la vie. Le prince se l’attacha, l’emmena en Europe et la garda près de lui jusqu’à sa mort qui survint sept ans plus tard. Varvara Petrovna regagna alors son pays natal, avec une fortune de cent mille roubles, une pension de dix mille roubles, et riche enfin de mainte expérience faite au cours de la vie brillante qu’elle avait menée en Occident. Elle acheta une maison à la Dvoranskaia.