Il semblait qu’elle n’eût jamais quitté la Russie. Elle possédait, comme si elle l’eût toujours pratiqué, l’art de passer le temps à ne rien faire, et trouvait les journées trop courtes sans avoir de quoi les remplir. Elle ne sortait guère de la ville ; à peine résidait-elle un mois d’été dans une petite propriété qu’elle avait acquise sur les bords du Don, pour avoir du lait, des œufs et des légumes frais. Pendant les années de servitude auprès du prince, elle avait épuisé jusqu’au dégoût le désir de voyager, si tenace chez les Russes. Elle regardait sa vie passée comme on regarde un décor de théâtre, peut-être admirable, mais dans lequel on ne songe pas à organiser son existence. On y reste quelques instants sous les feux d’une lumière artificielle et devant les yeux de mille spectateurs ; puis, après la représentation, on rentre chez soi et on ferme sa porte.
C’est ce que fit Varvara Petrovna, mais elle entre-bâilla la porte pour les amis assez nombreux, il est vrai, qu’elle eut bientôt dans la ville. Elle y était installée depuis cinq ans, quand sa sœur Véra Kousnetzova mourut de la poitrine à San-Remo. Elle y était seule avec sa fille Ariane. Kousnetzof accourut de Pétersbourg, ramena sa fille en Russie et, ne sachant qu’en faire, proposa à sa belle-sœur de la prendre chez elle.
Lorsque cette nouvelle arriva à la maison de la Dvoranskaia, les familiers de Varvara, parlant entre eux, décidèrent sans hésitation qu’elle refuserait. Comment accepterait-elle de se charger, libre comme elle était, de l’éducation d’une enfant qu’elle connaissait à peine ? Les amis de Varvara se trompaient ; à peine eut-elle reçu la lettre de son beau-frère que, sans prendre le temps de réfléchir, elle télégraphia à Pétersbourg qu’on lui envoyât sa nièce.
Quand Ariane s’installa chez sa tante, c’était une fillette de quatorze ans et demi, qui, de corps et d’esprit, passait son âge. Elle était mince extrêmement, mais déjà formée, les bras pleins et la figure sérieuse ; le regard direct avait quelque chose d’agressif.
— A qui diable ressembles-tu ? lui dit Varvara Petrovna. Tu as la bouche de notre famille, mais tu ne seras pas aussi belle que ta mère. Et d’où te vient cette façon de regarder les gens ? A qui as-tu pris ces yeux ? Pas à ton père, en tout cas ; il est mou et blond. Tu n’as pas un trait de commun avec lui… Du reste, je te félicite, car tu sais ce que j’en pense…
Telle était la façon de parler de Varvara Petrovna. Les yeux de la jeune fille s’illuminèrent, mais elle ne répondit pas.
— Enfin tu me plais. J’avais peur que tu ne fusses restée une gamine ; mais je vois que tu es une jeune fille. Nous pourrons causer librement.
La présence de cette enfant n’amena, en effet, aucun changement dans l’existence de Varvara Petrovna. Celle-ci considéra dès le premier jour, malgré la disparité des âges, Ariane comme une amie plutôt que comme une nièce dont elle devait assurer l’éducation.
Varvara, à peine éloignée de sa famille, avait pris l’habitude et le goût de la liberté et avait jugé qu’elle pouvait disposer d’elle-même à son gré. Puisque la nature a attaché au commerce des sexes un secret et vif plaisir, pourquoi s’en priver ? Dans son intelligence raisonneuse d’étudiante, elle ne trouvait aucune raison de se refuser des joies si saines. Elle avait eu des amants à l’Université ; de retour au pays, elle en avait trouvé même à Ivanovo. Pendant ses voyages à l’étranger avec le prince, elle avait eu mainte occasion de faire des études comparatives sur les mérites des Occidentaux et, revenue à la ville natale, elle continuait à vivre selon ses goûts. Elle comprenait mal que l’on attachât au don de soi l’importance que tant de personnes exaltées lui prêtent. En un mot, elle regardait l’amour à la façon des hommes. Elle prenait un amant quand l’envie lui en venait et le quittait lorsqu’elle en trouvait un autre plus à sa fantaisie. Elle n’imaginait ni que l’on s’unît dans des transports de passion, ni que l’on se séparât dans les larmes. A ses yeux, l’amour n’était pas une maladie ; une rupture n’entraînait pas un drame. Elle agissait avec tant de naturel que ses amants ne concevaient pas qu’ils eussent le droit de lui demander plus qu’elle ne leur donnait. Elle ne les quittait du reste pas, et les rapports d’amitié succédaient, sans éclat et sans secousses, à ceux plus intimes de l’amour. A l’occasion, elle ne se refusait pas aux revenez-y. Dans les premières années de son installation, elle fut obligée d’aller à plusieurs reprises à Pétersbourg et à Moscou. Elle y avait des amis anciens et descendait chez eux. Au retour, elle racontait son voyage et le plaisir qu’elle en avait eu, sans que l’amant en titre s’en formalisât.
Comme on voit, Varvara Petrovna était une femme saine et bien équilibrée. Ses sens auxquels elle ne refusait rien ne l’entraînaient qu’à mi-chemin des passions. Elle leur laissait la bride sur le cou ; ils ne s’emportaient pas.