Sa morale de l’amour, car elle en avait une, était commandée par deux principes. Elle restait fidèle à son amant jusqu’au jour où un homme nouveau l’attirait. Elle s’en confessait aussitôt, car elle n’eût pas compris le partage. Elle était la femme d’un seul homme ; seulement elle le changeait souvent. Aussi n’avait-elle jamais trompé personne. Pour tromper un homme, il faut l’aimer, lui être attachée par des liens sentimentaux. Or Varvara n’avait vu jusqu’alors dans ses amants que des amis d’un sexe complémentaire et les rapports qu’elle établissait entre eux et elle étaient précisément définis. Elle se flattait volontiers d’avoir ainsi remis l’amour à la place exacte qu’il doit occuper. Il ne montait pas plus haut qu’à mi-corps.

— Vois-tu, ma chère, disait-elle à Ariane Nicolaevna (celle-ci n’avait guère que quinze ans et demi), l’amour est une chose délicieuse, si on sait l’accepter tel qu’il est. Mais le romanesque est à la source de tous les maux… Du reste je ne crois pas que tu sois menacée de cette dangereuse folie. Tu as une bonne tête sur tes épaules et tu ne t’égareras guère.

La jeune fille souriait de ce sourire fermé qui était le sien et qui ne laissait rien deviner de sa pensée.

Le second principe de Varvara Petrovna était que l’argent ne doit pas être mêlé à l’amour. La morale de beaucoup de femmes russes est sur ce point celle de Varvara. Où l’argent ne joue aucun rôle, tout est bien et, quoi qu’on fasse, si l’on est désintéressée, on reste une honnête femme. A l’argent commence l’immoralité. Aussi, alors que, jeune fille, elle avait à peine de quoi vivre à Genève, Varvara n’aurait pas accepté un dîner ou un billet de tramway de son amant, fût-il riche. Elle y mettait, comme tant de ses compatriotes, un peu d’affectation.

Quand Ariane arriva de Pétersbourg, l’ami de Varvara était un avocat célèbre d’une ville voisine qui venait deux fois par semaine au chef-lieu de la province pour ses affaires. Il logeait alors chez Varvara où il avait sa chambre. Puis Ariane avait vu un ingénieur lui succéder. Extérieurement, tout se passait avec convenance. Mais Varvara Petrovna ne manquait jamais de raconter à sa nièce devenue sa confidente les mérites, les défauts et les particularités de ses amants.

— Je te rends un grand service, disait-elle parfois. Tu ne te mettras pas en tête des idées folles. Tu verras les choses sous leur vrai jour et plus tard tu me remercieras.

Mais, depuis un an, un changement s’était produit dans la vie de Varvara. A passé quarante ans, elle s’était éprise d’un docteur dont la beauté faisait des ravages dans la ville. Au début, Varvara avait accepté Vladimir Ivanovitch comme elle en avait pris tant d’autres. L’ingénieur avait été congédié sans autre forme de procès et Vladimir Ivanovitch lui avait succédé. Les six premiers mois furent enchanteurs, mais à ce moment-là Varvara s’aperçut de la naissance en elle d’un sentiment qu’elle ignorait. Elle aimait. Cette découverte la plongea à la fois dans le désespoir et dans le ravissement. Il lui semblait qu’elle faisait banqueroute à toute sa vie. Elle ne se reconnaissait plus elle-même. Comme un homme qui tombe dans un marais et sent le terrain manquer sous ses pieds, elle ne savait où se raccrocher. Et en même temps, une félicité inconnue la possédait ; un flot de joie montait en elle. Elle rêvait comme une amoureuse de dix-sept ans.


— Ah ! disait-elle à Ariane, je ne savais pas ce qu’était le bonheur. J’ai eu dix-huit amants, que dis-je des amants ? c’était des amis, rien de plus. Et voici, j’arrive à quarante ans et je rencontre Vladimir !… Dire qu’il vivait à côté de moi, et que je ne le connaissais pas… Je ne puis me le pardonner. Ah ! si tu savais ce qu’est cet homme !…

Elle n’en finissait pas. La jeune fille l’écoutait en silence, souriant encore, mais cette fois-ci ses dents mordillaient sa lèvre inférieure.