Ayant connu l’amour, Varvara en sentit bientôt les orages. Elle crut s’apercevoir que Vladimir Ivanovitch n’avait plus pour elle les mêmes sentiments qu’au début.
Sans doute, il la voyait chaque jour, mais il venait à des heures qui n’étaient pas les siennes naguère, lors du dîner par exemple, ou pour le thé, le soir. Parfois même, il arrivait vers six heures, au moment où Varvara faisait sa promenade quotidienne. Il ne s’attardait plus, comme il lui était coutumier de le faire au début de leur liaison. Il passait rarement la soirée dans le petit salon attenant à la chambre de Varvara. Elle avait de la peine à l’y faire entrer. Il préférait s’asseoir dans la salle à manger où il y avait toujours, en plus d’Ariane, son amie plus âgée, Olga Dimitrievna, qui prenait depuis longtemps ses repas chez Varvara, et quelques familiers de la maison.
Il n’était pas en peine de trouver des excuses : sa femme était revenue de la campagne ; ou elle était souffrante ; il avait des malades à visiter ; ou la migraine, etc.
Varvara Petrovna se désolait. Cette femme qui s’était fait un point d’honneur de ne jamais rien demander, s’abaissait à implorer des rendez-vous, voire quelques minutes de présence de plus, et cela même devant sa nièce et ses amis.
Varvara était torturée de jalousie. Vladimir devait avoir une nouvelle maîtresse. Elle se mit à le surveiller. Elle l’examinait avec attention, réfléchissait. Elle observait ses regards, notait l’intonation de ses paroles. Elle qui jamais n’était sortie le matin, se mit à courir la ville, passant cent fois par jour devant la maison de son amant. Elle alla jusqu’à le suivre en voiture. Mais allez savoir ce que fait un médecin à la mode !
Elle avait perdu sa gaîté et son insouciance de femme heureuse à qui tout réussit et qui n’a qu’à se laisser vivre.
Ce jour-là, lorsque Ariane revint de son dernier examen, Varvara était encore à table avec quelques amis bien que le déjeuner fût depuis longtemps terminé.
— Ton examen s’est bien passé ?
Avant que la jeune fille eût répondu, la porte s’ouvrit et Vladimir Ivanovitch parut. Il semblait qu’il eût guetté Ariane pour se précipiter sur ses pas. C’était un homme toujours courant et agité, proche de la cinquantaine, la figure rasée et les cheveux grisonnants. Il avait les dents les plus belles du monde et les yeux les plus vifs sous des sourcils hérissés de longs poils noirs. Une extrême assurance se traduisait dans ses moindres gestes. Varvara se leva brusquement et lui tendit la main.