Le plus surprenant est qu’Ariane avait raison. Nicolas Ivanof, enfant unique et gâté de famille riche, qui n’avait jamais rencontré d’obstacles à ses caprices, à qui personne n’avait jamais répondu « non », qui n’avait eu que des plaisirs faciles avec des femmes complaisantes, avait d’abord regardé avec stupeur, comme un phénomène incompréhensible, cette frêle jeune fille qui lui parlait sur un ton de commandement. Il avait obéi tout de suite pour la simple raison qu’il ne sentait en lui aucune force capable de résister au pouvoir mystérieux qui émanait d’Ariane. Pendant ses longues heures de solitude, il avait tourné et retourné dans sa tête ce problème étrange. Comment acceptait-il l’esclavage auquel Ariane le condamnait ; et surtout pourquoi agissait-elle ainsi avec lui ? La solution cherchée lui était soudain apparue. « Elle ne me soumet à de telles épreuves que pour s’assurer de mon amour. Et si elle multiplie les expériences, c’est que je ne lui suis pas indifférent. Si elle ne m’aimait pas, elle me laisserait tranquille. Si elle me tourmente, elle m’aime… C’est une fille admirable. »

Aussi plus Ariane le faisait-elle souffrir, plus il lui en était reconnaissant, plus il s’attachait à elle. Il arrivait à ne pouvoir concevoir qu’il pût se refuser à obéir aux caprices de la jeune fille. Et plus dure était l’épreuve, plus joyeux était-il de se vaincre, et de gagner ainsi l’amour de cette fille sans pareille au monde. Le lendemain du jour où il l’avait accompagnée au rendez-vous d’un rival, il s’agenouilla devant elle et lui dit :

— Ariane, je vous remercie, vous m’avez donné hier la plus grande preuve d’amour qu’un homme puisse demander. Soyez bénie…

La jeune fille, pour toute réponse, haussa les épaules et fit une pirouette.

Elle jouait avec lui un autre jeu, plus terrible.

Parfois, le soir, elle lui permettait de prendre le thé dans sa chambre. Ils causaient longuement. Nicolas, alors retrouvait la faculté de parler, quelquefois même avec éloquence. Elle le faisait asseoir à côté d’elle sur le divan, lui jetait des coups d’œil vifs ou tendres. Le gros garçon bientôt passait son bras autour d’une taille mince que n’enfermait aucun corset, s’approchait peu à peu de la jeune fille, et ses lèvres finissaient par se poser sur le bras nu, rond, ferme, d’Ariane et le dévoraient de baisers.

A demi-étendue sur le divan, elle semblait ne pas s’en apercevoir ; elle était comme absente de cette scène passionnée.

— Tu m’aimes ? risquait Nicolas en soupirant.

— Nitchevo, disait avec un accent intraduisible la jeune fille.

Finalement, Nicolas, ne se possédant plus, tentait une attaque décisive. Ariane lui glissait alors entre les mains.