— Nicolas, ne me tourmentez pas. Je suis malheureuse… Dans quelques jours, je vous en dirai davantage. Maintenant, il faut rentrer.

Le gros garçon resta bouleversé. Jamais Ariane ne lui avait parlé sur ce ton. Jamais elle ne lui en avait dit autant sur elle-même qu’en ces trois phrases. Il sentit obscurément que quelque chose de tragique se préparait qu’il ne pouvait concevoir. Que se passait-il ? Voilà qu’Ariane, reine à qui le monde entier se soumettait, était malheureuse. Elle faisait appel à sa pitié… Cela passait son entendement. Il eut comme un vertige. Soudain des larmes lui montèrent aux yeux et il s’effondra dans une crise de pleurs.

La main de la jeune fille se posa sur sa main fiévreuse. Ils rentrèrent ainsi sans prononcer une parole.

A la porte, elle lui dit avec le même accent de douceur :

— Au revoir. Dans quelques jours, je vous appellerai.

§ V. Le jardin Alexandre

Le jardin Alexandre était l’orgueil de la ville. Situé à dix minutes à peine de la cathédrale, il offrait de multiples agréments. Une société composée des notables de l’endroit l’administrait pour l’avantage de tous. On payait cinquante kopecks d’entrée et, par abonnement, vingt-cinq. Au centre du jardin étaient une piste pour bicyclettes aux virages relevés et deux courts de tennis entourés de treillis. Sur la terrasse dominant la piste on voyait, à une extrémité, un théâtre d’été à la scène couverte, mais dont les spectateurs étaient assis en plein air. On y jouait l’opérette et la comédie légère. A l’autre extrémité, un restaurant aux vastes salles ouvertes sur des balcons fleuris était dirigé par le propriétaire de l’hôtel de Londres qui y transportait, dès la belle saison, son chef renommé et son orchestre médiocre. La terrasse, le théâtre, le restaurant resplendissaient de lumières dans les nuits d’été. Officiers et fonctionnaires, marchands et industriels y rencontraient leurs femmes, leurs fils, leurs filles et leurs maîtresses. Les actrices s’y promenaient, la représentation finie. Mille intrigues se nouaient et dénouaient entre le théâtre et le restaurant, à la clarté crue des globes électriques. Plus loin, des allées se perdaient dans l’ombre et offraient aux couples désireux de se cacher un mystère favorable. C’étaient, dans l’obscurité, des chuchotements passionnés, des rires frais et étouffés, des pas qui se précipitaient.

Les deux jeunes filles traversèrent ce soir-là la longue terrasse remplie d’une foule animée, échangeant des saluts à droite et à gauche, mais ne s’arrêtant pas. Comme elles arrivaient près du restaurant, un homme assis dans l’ombre projetée par un balcon se leva et vint à elles. Olga Dimitrievna eut un sursaut.

— Naturellement, il est là, fit-elle et elle pressa le bras de son amie pour l’entraîner.

Mais Ariane s’arrêta et tendit la main à celui qui venait à sa rencontre. C’était un homme de taille moyenne, à la figure grosse et poupine, les yeux petits et clignotants entre des paupières un peu lourdes. Le teint couleur de cendre annonçait une médiocre santé. Il portait la moustache coupée à l’anglaise et les cheveux sur les deux côtés de la tête taillés de près, tandis que le crâne était complètement chauve. Il avait les mains lourdes et bouffies. Il était sans âge et marchait assez lentement, en s’appuyant sur une canne. Depuis quelques années, il s’était retiré des affaires. Il était tout confondu en obséquiosité, gardait votre main dans la sienne, vous prenait par l’épaule, se penchait vers vous quand il vous adressait la parole, et l’interlocuteur se reculait pour éviter un contact sans agrément. Michel Ivanovitch Bogdanof était un homme lettré, raffiné, d’esprit curieux ; mais il y avait en lui quelque chose d’inquiétant qu’on eût été en peine de définir, bien qu’on le sentît nettement. On avait beaucoup parlé de l’ingénieur sans jamais alléguer à son sujet rien de précis. Puis son nom fut mêlé à une histoire douloureuse arrivée dans la ville l’année précédente. Une des plus charmantes jeunes filles de la société s’était suicidée à dix-huit ans. Les causes de ce suicide restèrent inconnues. C’était un de ces cas de dégoût de vivre si fréquents dans la jeunesse russe dont les nerfs exaltés et faibles à la fois sont souvent incapables de résister aux premiers chocs de la vie. Chez cette jeune fille, on avait trouvé des lettres de Bogdanof, lettres obscures, très littéraires, très compliquées, dont on ne pouvait rien tirer, sinon qu’il y avait entre elle et Bogdanof une liaison intime, peut-être d’âme seulement. Aussi l’opinion de la ville, irritée de cette énigme, rendait responsable du suicide Michel Ivanovitch et on lui faisait grise mine. C’est à ce moment-là que, par défi sans doute, Ariane Nicolaevna le vit souvent et eut, en public seulement, de longues conversations avec lui. Michel Ivanovitch paraissait y prendre un plaisir extrême. L’esprit brillant d’Ariane l’éblouissait. Il lui parlait toujours sur le ton le plus respectueux, non pas comme à une gamine, mais comme à une femme de culture supérieure avec qui on peut discourir librement des plus hautes questions. Il lui laissait entendre, sans le dire en termes précis, qu’elle aurait toujours en lui un ami dévoué, au-dessus et en dehors de toutes conventions mondaines et qu’entre gens de leur classe intellectuelle les barrières étaient abolies, qui étaient dressées à l’usage de la foule. Il se dégageait de ces conversations élevées une vue assez matérielle de la vie et qui revenait à ceci, que l’argent joue un grand rôle dans l’existence, qu’à un moment donné chacun peut en avoir besoin, est contraint brusquement à en trouver, que personne n’est à l’abri des coups du sort et que si jamais Ariane Nicolaevna était dans l’obligation de s’en procurer, il serait trop heureux, lui, Michel Ivanovitch, d’en tenir à sa disposition puisqu’il en avait en abondance. Cela n’avait jamais été formulé avec la crudité que j’emploie ici ; pas un mot n’avait été prononcé qui pût choquer Ariane Nicolaevna et où elle eût arrêté son interlocuteur qui était en possession de tout laisser entendre sans jamais s’expliquer clairement. Mais enfin, de toutes les conversations qu’ils avaient eues, il ressortait qu’il avait fait des offres de service et qu’elle l’avait compris. Le tout, bien entendu, noyé dans un flot de paroles subtiles et éthérées qui des questions les plus matérielles faisait un quelque chose de suprasensible, de hors du monde des intérêts, quelque chose comme un commerce d’âme, comme un négoce sublime d’affaires spirituelles.