§ II. Un souper

On pourrait trouver dès le commencement d’une liaison quelques minutes pour parler raisonnablement.

Senancour, De l’Amour.

Deux jours plus tard, Constantin Michel et Ariane Nicolaevna étaient assis l’un à côté de l’autre sur un divan dans un cabinet du restaurant fameux de l’Ermitage. Ariane était d’admirable humeur. Constantin la laissait se raconter, prenant un plaisir extrême aux histoires qu’elle narrait. Il connaissait déjà Varvara Petrovna, il savait que la jeune fille avait un demi-fiancé Nicolas Ivanof qui, dès avant le mariage, avait fait quelques amères expériences ; il n’ignorait ni les soupers de l’hôtel de Londres ni la cour d’adorateurs qui entourait là-bas la brillante Ariane. Le jardin Alexandre lui apparaissait comme le plus séduisant des jardins publics de Russie, où mille intrigues se nouaient et se dénouaient dans le décor contrasté des allées sombres et des terrasses éblouissantes sous le feu des globes électriques. En quelques traits vifs Ariane Nicolaevna avait su évoquer le cadre et les personnages principaux de sa vie passée. Il voyait, comme de ses yeux, la démarche légère de Varvara Petrovna, son sourire irrésistible ; le pauvre Nicolas faisait piteuse figure dans ce tableau ; quelques personnages défilaient dans une ombre assez mystérieuse et sur lesquels Ariane, qui se piquait de dire tout, ne disait quasi rien, laissant à la sagacité de son compagnon de deviner à mi-mot.

Tout amusé qu’il fût, Constantin Michel était bien plus perplexe encore. Cette jeune fille impérieuse, volontaire, spirituelle, intelligente, qui était-elle ? Elle connaissait la vie comme une femme. Elle avait par moment quelque chose de sérieux dans le regard. Le front était volontaire et déjà réfléchi. Mais lorsque, l’autre soir, elle avait endossé sa houppelande et coiffé l’invraisemblable petit chapeau noir qu’elle portait à l’Université, elle paraissait une gosse de seize ans. — « Elle vient du sud, il est vrai, se disait-il, mais enfin, si précoces qu’y soient les jeunes filles, il faut plusieurs années d’expériences pour accumuler le trésor de sagesse pratique dont elle veut bien me faire étalage. »

Il s’interrompit à ce point de ses réflexions et demanda brusquement :

— A propos, quel âge avez-vous ?

— A propos de quoi ? fit-elle, étonnée de ces paroles qui ne répondaient pas à ce qu’elle racontait à ce moment.

Il s’expliqua :

— Quand je vous regarde, vous avez dix-sept ans. Quand je vous écoute, vous en avez trente, et bien employés. Alors, je ne comprends pas…

Elle l’interrompit :