Elle hocha la tête négativement. Elle paraissait distraite…

— Dans les Reisebilder, reprit Constantin, Heine raconte qu’il arrive un jour dans un village où il doit passer la nuit. Il voit une belle fille à la fenêtre, occupée à arroser des fleurs, et lui dit à peu près : « Je n’étais pas ici hier, je n’y serai plus demain. Mais aujourd’hui est à nous… » Et la belle fille lui tend une fleur… Je serai à Moscou peu de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre à deux… Je ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna… Je partirai un jour et ne reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de l’ingéniosité, de la volonté et du savoir-faire pour en tirer quelques heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir. Voulez-vous que nous fassions une association précaire à la poursuite du plaisir ?… Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goûterez peut-être ce qu’il y a d’inaccoutumé et d’audacieux dans une proposition que je n’oserais adresser sous cette forme à une autre qu’à vous. Mais vous êtes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m’en suis convaincu… Quels risques courons-nous ? Aucuns, comprenez-moi à demi-mot… Ah ! pardon, j’oublie un grand danger… Peut-être m’aimerez-vous. Peut-être m’éprendrai-je de vous. L’amour, qui est en dehors de notre convention, s’y glissera peut-être. Allons-nous reculer devant ce danger imaginaire ? Vous avez du courage et je n’en manque pas. Je cours à l’ennemi…

Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se défendit pas et, penché sur elle, il dit :

— Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis à un moment où le mensonge m’est odieux. Quoi qu’il arrive, nous ne nous serons pas trompés.

Elle allait répondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta :

— Ne dites rien, je vous en prie…

Elle se dégagea, s’étira, prit à son corsage un œillet pourpré et le porta à ses lèvres, puis négligemment le jeta dans un coin de la chambre.

— J’ai entendu naguère, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux mêmes fins que vous. Ils s’y prenaient autrement… On apprend à tout âge. Mais il est tard et la leçon de ce soir s’est assez prolongée. Je rentre… A propos, vous ai-je dit que l’oncle chez lequel j’habite est épris de moi ? Je vais être obligée de m’enfermer à clef, et, c’est bizarre, j’étouffe dans une chambre dont la porte est fermée.

Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui dit :

— A demain. Voulez-vous dîner avec moi ?