Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées, des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter.

Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. « Elle m’a égratigné plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal !… Qu’ont été mes prédécesseurs ?… C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle la peine ?… »

Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit.

§ IV. Surgit amari aliquid

Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée, qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses.

Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia, son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la plus vive animation et un mutuel plaisir.

Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction ; elle échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour. Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. « Avec un rien de poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où, après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite fille russe ne triompherait pas ? Les esprits les plus délicats en feraient leurs délices. »

Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse renouvelées.

Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. « Il ne manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur ; mais il faut avouer, conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche. »

Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser, — sauf le plus grand du monde : il s’ennuyait auprès d’elle.