Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.
Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper — plus rare — prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte, prolongeaient encore la conversation.
Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était insaisissable ; elle lui échappait. Il l’embrassait ; elle se laissait embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à lui, dans un mouvement spontané de tendresse.
Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça :
— N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi…
« Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle connus avant moi ? »
Dans le lit, elle continuait à « faire la morte ». Pourtant Constantin sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher.
Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de son propre gré ; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle semblait mourir à elle-même… Elle qui debout ne pouvait se taire, restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut un nitchevo entre deux tons.
Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne s’avoue jamais vaincue.
Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude dont Ariane ne se départait pas.