— Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son expérience ne connaît pas grand’chose de la vie. Si libre qu’elle soit, c’est une femme à système et, sur ce que tu m’en dis maintenant, j’ai assez médiocre opinion d’elle. Entre gens qui s’aiment, petite fille, il n’est pas question d’heures ; ils ne se quittent ni jour ni nuit, déjeunent et dînent à la même table, s’endorment ensemble et se réveillent l’un à côté de l’autre. Tu trouves agréable, toi, quand nous partageons le même lit et que nous sommes si près l’un de l’autre qu’il n’y a rien ni matériellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit commun nous pénètre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds jusqu’à la tête tu me sens près de toi, que ton corps s’adapte à mon corps, que nous semblons vivre d’une même vie et que le battement de ton cœur se confond avec le battement du mien, tu trouves agréable de t’arracher à moi, de te lever, de t’habiller ? Tu ne sens pas le mur qui aussitôt s’élève entre nous avec chaque pièce de vêtement que tu revêts. Tu redeviens une étrangère ; tu redeviens l’ennemie.

Constantin, s’était étrangement échauffé et s’étonnait lui-même. Ariane battit des mains et le persifla.

— Comme vous êtes éloquent !

— Ce sont les folies de ta tante qui m’exaspèrent, reprit Constantin Michel. Il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Le diable l’emporte ! Quelles idées a-t-elle pu te fourrer dans la tête ?

Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait.

Soudain, il s’arrêta devant elle.

— Sais-tu ce que nous allons faire ? Quand passes-tu ton dernier examen ?

Elle indiqua une date éloignée de huit jours.

— Très bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini ton Université. Tu as besoin de prendre l’air. Je veux me reposer aussi. J’ai beaucoup travaillé. Et puis Moscou me donne étrangement sur les nerfs. Je t’emmène en Crimée, nous passerons quinze jours au soleil du Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux ; nous ne penserons pas, nous ne nous disputerons pas. Voilà mon plan ne varietur. Il ne reste qu’à obéir.

A peine avait-il terminé qu’il restait stupéfait de ce qu’il avait dit. Dans quoi se lançait-il ? Est-ce ainsi qu’il entendait liquider l’aventure où il était engagé ? Certainement, au contact irritant d’Ariane, il perdait la raison.