Cependant, d’une voix tranquille, elle élevait des objections. Au jour où elle terminait ses examens à Moscou, sa tante l’attendait. Elle recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l’imploraient de ne pas perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait tourner au drame. Ariane était nécessaire là-bas. Ses amis aussi, qui avaient leurs droits, comptaient sur sa présence. Enfin une autre raison, à laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l’ombre, l’obligeait à rentrer à date fixe.

Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait à lui-même l’excellence de son plan. Il conclut l’entretien en lui disant avec la calme assurance dont il avait éprouvé combien elle portait sur la jeune fille :

— Je veux aller avec toi en Crimée. C’est mon commencement et ma fin. Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu’une fille ingénieuse comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont nécessaires. Je t’en laisse le soin et me garde de te donner des conseils. Nous sommes aujourd’hui le dix-huit. Je reviens de Kief le vingt-huit. Tu auras passé ton examen le même jour, et le vingt-neuf nous monterons dans l’express de Sébastopol. Tu reprendras ta liberté entre le quinze et le vingt juin.

Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il était avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n’avait pas refusé de l’accompagner. Pour la première fois depuis six semaines qu’il la connaissait, il avait réussi à lui faire accepter un cadeau en l’honneur de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la jeune fille.

— Prépare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il.

— Mais c’est impossible, je vous assure.

La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu’elle ne l’avait jamais embrassé ainsi, qu’elle ne s’était pas encore donnée à lui aussi complètement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare.

Il y pensa longtemps dans le train. « Est ce que je me trompe ? dit-il. Est-ce une illusion ?… Non, non, c’est la vérité. Cette fille si gardée, cette fois s’est trahie. »

§ VII. Crimée

Huit jours plus tard, Constantin Michel revenait de Kief. Chaque soir entre cinq et sept heures, la journée finie, il avait attendu la venue de la nuit sur la terrasse du jardin des Marchands. La vue dont on y jouit est une des plus belles qui soient au monde. A gauche, au-dessous de la terrasse, ce sont les quartiers populeux du port ; à droite dans la verdure, les murs blancs et les coupoles dorées de la laure la plus sainte de Russie. Puis le Dnieper lent, aux courbes allongées, les bateaux à vapeur qui le sillonnent, les caravanes de barges et de chalands, les fumées qui montent, les coups de sifflet qui déchirent le silence ; et plus loin, la plaine russe allant sans une ride jusqu’à l’horizon, et la grande tache sombre de la forêt vers l’orient. C’est un paysage immense, animé au premier plan et tranquille à l’infini, un paysage sans pittoresque, dont on ne se fatigue pas et qui change lentement sous les jeux variés de la lumière. L’air était doux après les journées déjà chaudes, le ciel profond, et les fleurs parfumaient les crépuscules paisibles. Constantin Michel regardait les robes claires des femmes, les uniformes des officiers, la foule mouvante sur les terrasses, puis tournait les yeux vers la plaine qui s’endormait au-dessous de lui. Dans ce décor grandiose, l’aventure de Moscou se ramenait à ses justes proportions. Il s’étonnait de s’y être passionné. Il ne comprenait plus pourquoi le passé d’Ariane avait pu l’émouvoir à ce point : « Grâce à Dieu, se disait-il, elle ne m’a pas trompé. Sa franchise inouïe m’a peut-être sauvé. Eût-elle eu la rouerie de ses sœurs occidentales, m’eût-elle joué la charmante comédie sentimentale à laquelle nous nous prêtons si complaisamment, eût-elle essayé de me faire croire qu’elle m’aimait et que j’étais, malgré les expériences indéniables de son passé, le premier homme qui entrait dans son cœur, qui sait si je ne me fusse laissé prendre ? Mais avec elle, il n’est pas possible de nourrir ces illusions qui nous mènent si loin. Je n’ai jamais vu quelqu’un de plus « matter of fact ». Elle se montre comme une planche anatomique. Ce que les femmes cachent, elle l’étale. Je parie qu’à mon retour de Crimée, je saurai le nombre exact de ses amants et leur état civil. Je suis un numéro dans une liste. Ne l’oublions pas. Sachons gré à cette charmante fille d’avoir bien voulu me faire un don si franc d’elle-même, remercions-la de m’avoir évité de longues hésitations et d’avoir renoncé aux comédies coutumières. »