Dans cette humeur, il lui écrivit une lettre gaie, avouant d’un ton vif qu’il ne pouvait se passer des longues conversations dont elle avait su charmer le séjour de Moscou et se promettant mille félicités des semaines à venir en Crimée. Il eut un mot d’elle qui s’était croisé avec le sien ; elle ne parlait pas du voyage projeté et décrivait d’une façon spirituelle sa vie entre un oncle amoureux et une tante que la jalousie avait bien de la peine à faire sortir de l’indolence qui lui était ordinaire. Sa lettre avait l’allure leste et dégagée qu’elle apportait à toute chose.
Il lui télégraphia son arrivée et confirma leur départ pour le lendemain.
Sur le quai de la gare, Ariane Nicolaevna l’attendait et dans la voiture qui les emmenait à l’hôtel se serra affectueusement contre lui. Elle avait passé son dernier examen le jour même de la façon la plus brillante. Elle n’éleva aucune difficulté au sujet du voyage de Crimée et raconta l’ingénieuse façon dont, avec la complicité d’une amie, elle trompait son père, son oncle, sa tante Varvara et les nombreux amis qui l’attendaient en province. Elle affirma seulement qu’elle devait être le dix juin chez elle pour des raisons de la plus haute gravité et que sur ce point il n’y aurait pas de discussion. Elle avait donc une semaine à donner à son ami.
Le lendemain, l’express de Sébastopol les emportait.
....... .......... ...
Ils étaient seuls, étendus sur une petite plage de sable roux et chaud au ras de la mer. A droite, à gauche et derrière eux, des rochers tout proches, déchiquetés, rouges ; à leurs pieds les vagues molles venaient mourir avec le bruit d’une étoffe qu’on déchire. Dans le ciel pur, quelques petits nuages chargés de lumière restaient immobiles, comme accrochés dans l’azur. Ainsi que l’avait promis Constantin Michel, ils vivaient comme des dieux et, nus au bord des flots sous le soleil qui baignait leurs corps allongés, respiraient sans parler l’air marin. Il y avait plus de huit jours qu’ils étaient près d’Yalta, dans une intimité de chaque minute. Ils habitaient la maison qu’un peintre ami de Constantin lui avait cédée, une petite maison aux murs blancs, au toit rouge, perdue dans les rochers, non loin de la route qui va d’Yalta à Aloutcha. La maison ne comprenait que deux pièces ; l’une, la plus grande, donnait au midi sur la mer par trois fenêtres, avait des murs crépis à la chaux, sur lesquels étaient tendues quelques étoffes orientales ; et des divans revêtus de tapis persans étaient disposés le long des parois ; elle servait de salon et de salle à manger ; — l’autre, la chambre à coucher, plus petite, mais spacieuse encore, regardait, au couchant, un étrange paysage de cactus, de plantes grasses, de fleurs, de rochers et de pins. Sur le derrière de la maison, la cuisine et la chambre de la bonne qui préparait leurs repas. C’était une fille de sang tatar, aux cheveux noirs, aux beaux pieds nus, qui glissait doucement dans la maison sans qu’on l’entendît.
Ariane avait fait le tour du logis que Constantin avait choisi pour leur vie à deux, à la façon d’un chat qui inspecte une demeure nouvelle, puis avait disparu dans la cuisine où elle eut un long entretien avec la Tatare. Constantin l’avait chargée de diriger la maison, non sans craindre que le ménage ne fût tenu de façon fantaisiste. Il se trompait. Ariane se révéla maîtresse de maison accomplie. Non seulement les repas étaient servis à heure fixe, mais la chère était excellente et variée. Ariane ne dédaignait pas de donner des recettes à la Tatare, — des recettes venues de la cuisinière renommée de Varvara Petrovna — et en surveillait l’exécution. Il y eut tel chaud-froid de poisson au caviar devant lequel Constantin s’extasia et un coulibiak dont on parla longtemps. La jeune fille prenait au sérieux ses devoirs nouveaux et, à table, se réjouissait à voir Constantin faire honneur au menu.
Leur vie coulait monotone, mais exquise. Ils se réveillaient tard dans la chambre claire. Ariane frappait dans ses mains. Au bruit, la Tatare aux pieds nus, souriante et silencieuse, arrivait, portant un plateau chargé de chocolat, de thé, de crème, de pain frais, de beurre et de confitures. Ils déjeunaient, côte à côte, de grand appétit et tardaient à se lever. Vers onze heures, pourtant, ils quittaient le grand lit tiède et gagnaient la petite plage voisine. Là, ils s’ébattaient en pleine lumière, jouaient comme des enfants dans les rochers, entraient dans l’eau presque tiède, en ressortaient pour y retourner encore, puis venaient s’étendre nus sur le sable chaud. Ariane alors détachait ses longs cheveux. Ils restaient immobiles sous le soleil brûlant, les paupières closes. Il semblait que les rayons pénétrassent jusqu’au centre de leur être. C’était, sous la peau, comme le crépitement de millions de petites étincelles électriques. La vie universelle paraissait couler en eux. Ils étaient les frères des rochers, du sable et des fleurs qui les entouraient. Le vent salin caressait leurs corps et passait entre leurs doigts de pied libres. C’était un long engourdissement exquis ; ils ne parlaient pas. A peine se sentaient-ils vivre.
Vers une heure, alors que le soleil tombait d’aplomb sur eux, ils rentraient comme ivres dans la salle fraîche et déjeunaient de grand appétit. Puis c’était une longue sieste pendant les heures chaudes. Au premier jour, Constantin s’était étendu sur un divan. Ariane reposait sur le lit et, le second jour, à sa grande surprise, l’appela. Lisant, fumant et dormant, ils reposaient ainsi près l’un de l’autre, à peine vêtus, et à cinq heures prenaient le thé. Il fallait s’habiller enfin. Ariane soupirait, mais se coiffait et passait une robe légère comme toile d’araignée.
Au crépuscule, ils sortaient de leur domaine et marchaient sur la route d’Yalta. Souvent, ils allaient jusqu’à la ville, voisine de quelques verstes, traversant les riches vergers et les jardins de fleurs qui bordent le rivage. Là, une fois la nuit venue, ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel dominant la mer. Au-dessous d’eux des bateaux se balançaient dans le port qu’éclairaient de grands globes électriques. Des musiques lointaines passaient dans l’air embaumé. Les gens regardaient avec envie ce couple dont le bonheur éclatait comme un défi. Ils regagnaient enfin leur villa. Le long de la route, les lucioles piquaient les buissons odorants de leurs pointes de feu qui voltigeaient de branche en branche, s’éteignant pour se rallumer plus loin, faisant à leur promenade nocturne un décor passionné où l’amour à chaque pas brûlait en flammes brèves et vives. Chez eux, ils trouvaient le samovar sur la table et, se déshabillant et s’embrassant, restaient à causer tard dans la nuit.