La réserve extérieure qu’Ariane avait toujours gardée avait disparu dans l’intimité de la vie à deux. Maintenant, elle tutoyait son amant qui lui avait fait remarquer que pour une fille de son naturel le « vous » manquait de simplicité. Elle était dans les bras de Constantin une maîtresse tendre et passionnée, avec quelque chose de raffiné et d’éperdu dans les caresses qu’elle lui prodiguait.
Mais il sentait qu’intérieurement elle n’avait changé en rien. Elle restait ironique, spirituelle, d’une liberté d’esprit qui allait jusqu’au cynisme le plus étalé. La seule idée qu’il pouvait être question d’amour entre eux l’aurait fait éclater d’un rire insolent et juvénile. L’amour, c’est les rêves blancs d’une jeune fille innocente. Les sages en cherchent dans le physique les seules réalités, et les plaisirs extrêmes de la sensualité n’ont nul besoin de se compliquer d’une maladie sentimentale propre à rendre stupides les gens les plus intelligents.
Elle remerciait donc son amant d’avoir su lui organiser de façon merveilleuse une existence qui satisfaisait ses sens et lui laissait le cœur et le cerveau libres.
Elle avait eu la délicatesse, pendant leur première semaine au bord de la mer, de ne pas rappeler ses expériences antérieures. Tout ce qu’elle disait sur l’amour, elle avait le soin de le généraliser. Ce trésor de sagesse matérialiste dans la bouche d’Ariane faisait un étrange contraste avec la jeunesse éclatante de ses dix-huit ans et Constantin Michel ne cessait de s’en étonner.
Ils étaient arrivés ainsi, un jour entraînant l’autre dans une suite continue et passionnée, au dix juin, date à laquelle Ariane devait être chez elle. Une fois pourtant Ariane avait fait allusion à la nécessité d’être exacte à un rendez-vous sur lequel elle ne s’expliquait pas autrement. En vain Constantin dont la curiosité était éveillée et qui croyait tout savoir de sa maîtresse avait essayé de la pousser sur ce point. Elle avait répondu en termes vagues et volontairement équivoques ; il s’agissait d’un engagement d’honneur auquel elle ne pouvait faillir. A certains mots, il put comprendre que des questions d’argent y étaient mêlées. Lorsqu’elle en parlait, elle devenait soucieuse, irritable et finalement pria Constantin d’éviter ce sujet qui lui était pénible. Il se tut, mais il sentit qu’il y avait là quelque chose d’obscur dont il aurait donné beaucoup pour pénétrer le mystère angoissant. Une semaine encore passa. Ariane regardait plus souvent le calendrier et son humeur se modifiait.
Un soir, comme ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel d’Yalta, elle parla de leur séparation prochaine et, cette fois-ci, définitive.
— Tu recommenceras à courir le monde et les femmes, et moi, l’automne prochain, je reprendrai à Moscou les cours de l’Université. Je pense aller en Europe après le premier semestre, à Paris et à Londres.
— Alors nous nous rencontrerons là-bas, dit Constantin joyeusement. Tu verras quelle belle vie je t’arrangerai.
— Je ne te reverrai jamais, fit-elle, sans élever la voix. A quoi bon ? Les plats réchauffés ne valent rien. Nous avons vécu fort bien ensemble ; restons-en là. Et puis, continua-t-elle avec un charmant sourire à l’adresse de Constantin, j’ai eu la chance de ne pas m’attacher à toi. Je courais de grands risques, car tu es dangereux. J’ai su les éviter. Vois-tu que je me mette à t’aimer ? Veux-tu que je souffre de ton absence ?
— Oui, dit Constantin simplement, je le veux.