§ IX. Le bel été
La maison de Varvara Petrovna avait repris avec l’arrivée d’Ariane, son animation. Le docteur Michel Ivanovitch était là chaque jour et s’arrangeait souvent pour venir et dans l’après-midi et dans la soirée. Il ne cachait pas le plaisir qu’il avait à retrouver Ariane, et Varvara Petrovna n’en concevait aucune jalousie. Entre Olga Dimitrievna et Ariane, c’était la même intimité que naguère. Olga était la seule personne qu’Ariane gardait, même à distance, pour confidente. Aussi était-elle au courant de la liaison malencontreuse avec l’acteur célèbre dont toutes les femmes de Russie rêvaient et de l’aventure brève, mais éclatante, avec Constantin Michel qu’elle appelait : le Grand Prince. Le voyage de Crimée, bien qu’Ariane en parlât sur le ton de détachement qu’elle apportait au récit de sa vie amoureuse, lui semblait une histoire brodée d’or et de soie, telle qu’on en lit dans les contes orientaux. Ensemble elles fréquentaient le théâtre d’été et se montraient sur les terrasses animées du jardin Alexandre. Elles soupaient avec leur « compagnie », comme elles l’appelaient, qui n’était pas moins brillante que celle de l’an passé. Olga Dimitrievna paraissait même ne plus craindre l’ingénieur Michel Bogdanof. Au cours de l’absence d’Ariane, il avait su la gagner. Il s’était rapproché d’elle parce qu’elle était la seule amie véritable de celle qu’il continuait d’appeler « la Reine de Saba » et dont il ne pouvait se passer de parler. Par mille moyens ingénieux, et en particulier par des cadeaux auxquels Olga était fort sensible, il se l’était attachée. Il l’avait convaincue qu’il avait pour Ariane, non un caprice passager, mais les sentiments les plus sérieux et qu’il tenait à cette dernière de devenir au jour où elle le voudrait bien Madame Michel Bogdanova. Olga dans chacune de ses lettres vantait les mérites de l’ingénieur, sa générosité, la supériorité de son intelligence et félicitait Ariane Nicolaevna d’en avoir fait la conquête. Aussi Olga ne mettait-elle plus d’obstacles aux rendez-vous que l’ingénieur sollicitait d’Ariane.
Chose curieuse, celle-ci continuait à aller le voir chez lui, deux fois par semaine, mais au crépuscule, pour éviter le retour possible d’un scandale comme celui de l’an dernier. Elle arrivait à la petite maison du faubourg, souvent accompagnée d’Olga Dimitrievna qu’elle laissait à la porte.
A peine entrée, Ariane détachait sa montre-bracelet, cadeau de Constantin Michel, et la posait sur un guéridon bien en vue.
— Il est exactement six heures, disait-elle.
Une heure plus tard, sans jamais tarder, on la voyait sortir de la maison et Olga Dimitrievna la plaisantait sur le compte strict d’elle-même qu’elle tenait, n’ajoutant jamais une minute aux soixante qu’elle devait à l’ingénieur.
— Les affaires sont les affaires, et où mettrait-on de l’exactitude si ce n’est dans ses rapports avec son banquier ? disait volontiers Ariane.
Varvara Petrovna observait sa nièce. Elle la trouvait changée, plus sérieuse.
— Il y a quelque chose de nouveau en toi, disait-elle, et d’indéfinissable. Tu n’es pas amoureuse au moins ?
Ariane éclatait de rire, tant la supposition lui paraissait folle.