— C’est une maladie qui n’est pas de mon âge, mais du tien, répondait-elle en taquinant sa tante.
Nicolas Ivanof avait quitté la ville depuis trois mois. On ne l’avait pas vu de l’hiver ; il s’était enfermé dans sa propriété. Puis il était parti pour la Crimée où, soi-disant, la santé de sa mère exigeait sa présence. Mais on assurait qu’il avait l’esprit dérangé et qu’il était lui-même en traitement chez le spécialiste qui soignait Mme Ivanova mère. Des cartes postales arrivaient quotidiennement à l’adresse d’Ariane qui les jetait sans les lire.
Elle se faisait courtiser par un beau jeune homme auquel elle jouait mille tours et dont elle se moquait avec cruauté.
Varvara Petrovna ne s’était pas trompée en remarquant que sa nièce avait changé. Elle menait en apparence la même vie que l’année précédente, mais elle n’y apportait plus l’entrain endiablé qui l’avait rendue célèbre dans la ville. Certes, elle était encore la compagne la plus étincelante qu’on pût avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle n’avait jamais épargné personne ; mais ses railleries semblaient maintenant plus cruelles ; les pointes acérées qu’elle décochait pénétraient plus avant. Ni gens ni théories ne tenaient devant sa critique à l’emporte-pièce. Comme Méphistophélès dans le Faust de Gœthe, elle aurait pu dire : « Je suis l’esprit qui nie tout ». Cependant elle sortait moins fréquemment. Elle restait chez elle à rêver sur son divan. Elle pensait à Constantin Michel. Il différait des hommes dont elle était entourée, même par l’élégance de la tenue, même par une certaine aisance de manières qui lui permettait de tout faire sans tomber dans la vulgarité. Mais c’était à d’autres mérites qu’il devait la place qu’il occupait dans ses pensées et le rang premier qu’elle lui reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu’elle ne contrôlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis, dégoûtée avant d’en être lasse, elle les laissait retomber dans leur néant. Avec Constantin il en était autrement. Elle ne s’était pas amusée de lui ; mais lui d’elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait su l’exaspérer. Mais pas une minute il n’avait perdu son détestable sang-froid. Et qu’y avait-elle gagné ? S’était-il attaché à elle plus profondément qu’on ne s’attache à une fille jeune et jolie dont on fait son plaisir ? Il l’avait prise quand il l’avait voulu et l’avait quittée au jour choisi par lui. Elle s’était donnée à l’heure qu’il avait fixée ; elle n’avait pas manqué à un des rendez-vous de l’hôtel National. Mais il avait eu l’audace, une fois, à la dernière minute, de la décommander. Et elle était revenue le lendemain. Il était parti pour Kief à sa convenance. Il l’avait emmenée en Crimée comme il lui avait plu. Elle y avait dépassé de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais Constantin, à la minute où était arrivé un télégramme le rappelant, avait arrêté la date de leur départ sans la consulter. Il l’avait abandonnée à Moscou sans lui accorder un jour de grâce qu’elle n’aurait, du reste, sollicité au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison : il était le Grand Prince. Il le savait ; elle avait eu la faiblesse de lui laisser comprendre qu’elle reconnaissait ses droits supérieurs. Il dirigeait ; elle obéissait.
Ce mot dans la bouche d’Ariane la faisait pâlir de rage. « Que doit-il penser de moi ? disait-elle. Il me traite comme son esclave. Où est-il à cette heure ? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale ? Ah, si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu’il a osé me faire subir. Je saurai me venger de lui. »
Ariane en était à ce point de ses réflexions, lorsqu’elle reçut, un jour, un télégramme laconique. Il était daté de New-York et disait simplement :
Serai dans un mois à Moscou. A bientôt.
Constantin Michel, Plaza Hôtel.
« Il n’a même pas la politesse d’ajouter « tendresses » ou « mille baisers », gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me prend-il ? Croit-il que j’attends après lui ? Dieu me garde de répondre à ce télégramme insolent. »
Le télégramme était arrivé vers midi. Vers le soir, elle sortit en compagnie d’un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce jeune homme insignifiant qui, à entendre Ariane et à voir la façon dont elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin à un bonheur longtemps espéré. Ils se promenèrent au crépuscule dans la Dvoranskaia.
Comme ils rentraient et qu’ils passaient devant le télégraphe, Ariane dit soudain :