Ariane resta interdite. Que fallait-il croire ? Les paroles ironiques ou la caresse de la voix ? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès de lui ? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de plaisanterie tendre dont on use avec les enfants ?

Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux d’elle…

— Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin.

— L’autre soir, il a essayé de m’embrasser…

— C’est son devoir d’homme.

— Cela te serait indifférent, sans doute ?

— Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus facile que de me tromper. Mais à quoi bon ? Si tu ne m’aimes pas, que fais-tu ici ? Pourquoi rester auprès de moi ? Mais si tu m’aimes — et c’est l’évidence — quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre ? Je n’ai pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu ne me tromperas jamais.

A son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant, cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui ? On en pouvait douter.

Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors, merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière crue.

Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts. Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait entretenues avec lui. A intervalles irréguliers, mais fréquents, elle s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation. Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites, caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. A la longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par dire sèchement :