— Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de conversation plus vide.

Ariane alors triomphait en elle-même ; mais elle se gardait de laisser voir qu’elle avait remporté une victoire.

Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net. Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour :

— Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place ; si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X… qui depuis longtemps me réclame.

A force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit de Constantin. Il était le « dernier amant » d’Ariane. Elle avait quitté ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille méprisante trois mois. Quel homme était-ce ? Quelles allures avait-il avec les femmes ? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis dans sa chambre d’étudiante.

Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même, puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau… Il constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands coups.

— J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute.

§ XIII. L’amie

Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie.

Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l’hiver à Pau pour se soigner. Natacha X… qu’il allait voir était la femme très jeune d’un officier détaché en Mongolie. Elle vivait assez isolée dans une petite maison du quartier de l’Arbat en compagnie d’une vieille tante de son mari. C’était une charmante créature, parfois gaie, parfois mélancolique, qui avait fait à dix-sept ans un sot mariage avec un officier viveur et sans fortune qu’elle n’aimait pas. Elle aurait pu le quitter ou prendre un amant. Natacha n’en avait jamais eu le courage. Elle s’était mariée au sortir de l’Institut Impérial, ignorant tout de la vie. Dans les bras d’un mari brutal et pressé, elle conçut la plus fâcheuse idée de l’amour. Elle n’oubliait pas les larmes versées dans l’express qui l’emmenait au Caucase. Rien n’avait effacé cette première impression. Depuis, son mari s’était lassé d’elle. Il se faisait envoyer en missions lointaines, et à vingt ans Natacha vivait assez tristement, quasi abandonnée, hésitante, inquiète, avec pourtant un sourire qu’on devinait au coin de ses jeunes lèvres. Entre elle et Constantin était né, à première vue, ce qu’ils appelaient une amitié tendre. En Russie, pays où la vie est libre, dégagée de conventions, indifférente au qu’en dira-t-on, où l’éducation réduite à l’apprentissage des bonnes manières laisse à la nature toute sa spontanéité, personne ne s’étonne de voir des sentiments éclore avec tant de hâte et se manifester avec tant de simplicité. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, Natacha avait parlé à Constantin comme elle n’avait jamais parlé à personne. A leur seconde entrevue elle l’avait plaisanté sur sa liaison avec une étudiante, « ravissante, paraît-il ». Constantin fut fort surpris d’apprendre qu’on connaissait dans le salon de la baronne Korting le détail de sa vie privée, dont il n’avait ouvert la bouche à âme qui vive. Il se garda de rien démentir, jugeant plus sage de ne paraître accorder aucune importance à des racontars sans fondement. Mais peu à peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l’intéresser ; Constantin répondait par quelques phrases très brèves, très énigmatiques. Pourtant il avait laissé voir à différentes reprises l’irritation où le mettait le caractère difficile de cette jeune fille et le duel à armes cachées, qui se livrait entre eux depuis qu’ils s’étaient connus ; cela, à mots couverts, sans se livrer. Natacha l’écoutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le même but. Elle voulait savoir quels étaient les sentiments de Constantin pour Ariane. Constantin éludait… Enfin, Natacha brûlait de faire la connaissance de la jeune fille. Lorsqu’elle en parla pour la première fois à Constantin Michel, il haussa les épaules. Elle ne se découragea pas et revint à la charge. A chaque rencontre, c’était un assaut nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut obligé de lui promettre d’en parler à Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques précautions, aborda ce sujet un jour où il avait une loge pour le ballet.