Il se heurta à un refus catégorique d’Ariane qui connaissait de vue Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique.

Avec la netteté qu’elle apportait en toutes choses elle répondit à Constantin Michel :

— Je n’ai aucune envie de satisfaire la curiosité de tes amies. Pourquoi veulent-elles me voir ? Parce que je suis ta maîtresse ? Merci, je ne m’exhibe pas. Et puis d’une façon générale, j’espère bien que tu ne parles jamais de moi…

Constantin en parlait pourtant à Natacha. Plus le conflit qui s’était élevé entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entraîné à discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait aucune allusion à sa maîtresse, mais il discourait avec Natacha sur la jeune fille russe de la dernière génération. Il lui disait un jour :

— Savez-vous ce que sont ces ligues d’amour libre qui se sont formées un peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et surtout dans le Sud et au Caucase ? J’ai rencontré, au hasard de mes voyages, des jeunes filles qui m’ont exposé la raison d’être, comment dire ? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas : « En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au mariage ? » — car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur conclusion négative. Elles disent : « La femme comme l’homme a le droit de disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale de l’amour. » Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de belles théories, et je ne m’en préoccupe guère. Mais j’aimerais bien savoir à quel point précis éclate le conflit entre la théorie et l’action. On m’a assuré que les plus intelligentes de ces filles, entraînées par une logique forcenée, se faisaient un point d’honneur de se donner sans amour et même sans plaisir, pour se prouver à elles-mêmes leur parfaite indépendance. Là seulement elles trouvaient l’assurance d’avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l’antique préjugé… Ce pays est vraiment le champ d’expériences le plus passionnant qui se puisse imaginer.

— Oui, mais qu’une de ces filles si sages et si folles tombe sur un homme véritable, et la voici esclave, répondit Natacha. N’en avez-vous pas fait l’expérience récente ? Vous en savez plus que moi sur ce point. J’étais une oie blanche quand je me suis mariée, et cela ne m’a pas réussi. Si j’avais une fille, comment l’éléverais-je ? Je crois que je tirerais à pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de sévérité que vous. La vie est si difficile que je ne suis pas disposée à condamner d’avance ceux qui cherchent une solution à tant de maux.

Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez une amie commune. Jusqu’ici, malgré l’amitié qu’il ressentait pour la jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilité avec laquelle leurs relations pouvaient d’un instant à l’autre changer de caractère. Il sentait Natacha attirée vers lui et il lui était agréable de penser, au moment où la lutte qu’il menait avec Ariane devenait plus violente et plus douloureuse, que, fût-il amené à rompre avec sa maîtresse, il trouverait au quartier de l’Arbat un abri sûr où se réfugier.

Alors qu’il était le plus irrité contre Ariane, dans les moments de colère qu’elle s’amusait à provoquer par le froid cynisme avec lequel elle parlait d’elle-même, Constantin s’était souvent demandé comment il supportait de vivre avec une petite fille déjà gâtée et qui, malgré les charmes de sa jeunesse et le prestige de son éblouissant esprit, était méchante jusqu’au fond de l’âme. Était-ce l’étrange faiblesse de l’homme devant l’inconnu ? Était-ce la peur du lendemain, l’effroi du vide qui le gagnait ? Touchait-il à ce moment de la vie où on hésite à rejeter ce que l’on possède par crainte de ne pouvoir trouver mieux ? Constantin s’était à mainte reprise posé cette question. Mais à chaque fois son intimité grandissante avec Natacha lui apportait une réponse favorable. Demain, il aurait, s’il le voulait, une maîtresse nouvelle et charmante. Et la certitude de plaire encore qu’il acquérait auprès de Natacha lui donnait plus d’assurance et de sang-froid dans le duel engagé entre Ariane et lui.

« Mais alors, se demandait-il, si, malgré ses insolences, malgré sa méchanceté, malgré le dégoût d’elle-même qu’elle me fait parfois monter aux lèvres, je la garde près de moi, il faut donc qu’il y ait entre nous un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcière m’a-t-elle fait boire ? »

Vis-à-vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s’engager et ne la voyait que rarement…