Aussi fut-il bien étonné, dans le traîneau qui l’emportait du théâtre des Arts, de constater que, sans réfléchir, il avait donné l’adresse de sa tendre amie.
Les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison où habitait Natacha étaient éclairées. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon médiocrement meublé. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait.
Elle était vêtue d’un grand peignoir blanc et avait jeté sur ses épaules un châle léger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dénoués encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de plaisir. Elle tendit les deux mains à Constantin, s’approcha à le toucher et lui dit d’une voix musicale dont il avait déjà apprécié la douceur :
— Quelle surprise de vous voir ici !… A quel drame dois-je votre présence chez moi ? Mais vous auriez pu me téléphoner. Je vous aurais préparé une réception digne de vous et me serais coiffée en votre honneur… Sauvons-nous d’ici. Il fait froid et solennel. Venez chez moi.
Elle l’entraîna par la main dans une petite pièce dont un grand divan occupait tout un côté. Bientôt le samovar fut apporté et commença à chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel, de bonbons et de fruits. Natacha s’était assise près de son ami. Par moment, lorsqu’elle se penchait, il voyait sous le peignoir entr’ouvert le ferme contour des seins… Une odeur légère venait jusqu’à lui. Il se sentait heureux, détendu, loin des combats quotidiens, dans une atmosphère de tendresse d’où une pointe de sensualité n’était pas absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait à ses lèvres. Ils parlaient sans suite, légèrement, de toutes choses. Natacha qui l’observait ne posait aucune question indiscrète. Le temps coulait sans qu’ils en mesurassent le rythme. Comme la soirée avançait, Constantin attira à lui son amie et l’entoura de ses bras. Il la baisa sur la nuque. Elle se défendit à peine.
— Que faites-vous ? dit-elle.
Puis elle ajouta d’une voix faible :
— J’ai peur…
§ XIV. La petite maison des faubourgs
Lorsqu’il regagna l’hôtel, il était tard. Il avait le cœur serré comme à l’approche d’un drame. « Elle est déjà rentrée, se disait-il. Qu’aura-t-elle pensé en ne me trouvant pas à la maison ? » Il ouvrit la porte du salon. Il était dans l’ombre ; seul un rais de lumière venant de la pièce voisine filtrait à travers la porte entr’ouverte. Il passa dans la salle à manger éclairée, puis dans la chambre à coucher. Ariane n’y était pas. Pourtant il vit sur le lit, jetés en désordre, son chapeau et son manteau de fourrure. « Qu’est-il arrivé ? » se demanda-t-il. Une angoisse mortelle s’empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il courut à la salle de bain ; elle était vide.