Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soirée entière sans parler, sans lire, pelotonnée sur le divan, roulée dans le grand châle. S’il l’interrogeait, elle répondait :
— Ce n’est rien, ne fais pas attention.
D’autres fois, elle disait :
— J’ai des soucis, ne t’occupe pas de moi.
S’il la poussait, elle refusait tout éclaircissement, laissait entendre qu’elle avait reçu de chez elle une lettre désagréable, que des questions matérielles difficiles à régler s’élevaient, qui ne le regardaient pas. En réunissant les bribes de renseignements précis arrachés à ces réponses confuses, et se souvenant d’une scène qu’ils avaient eue en Crimée, Constantin essayait de deviner le secret qu’Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire énigmatique et sombre dans laquelle l’argent jouait un rôle.
Et soudain, un soir, il sut la vérité.
Ariane, dans la journée, avait refusé de sortir, était restée silencieuse, hostile, avec quelques mots si désagréables que Constantin, irrité, l’avait laissée seule à l’hôtel et avait dîné au restaurant avec un ami. Il était rentré de bonne heure. De toute la soirée, elle n’avait pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allongée sur le divan.
Ils s’étaient couchés. Et maintenant, la lampe éteinte, l’un près de l’autre dans le lit étroit, ils cherchaient le sommeil. Tout à coup Constantin crut entendre un soupir étouffé. Il ne bougea pas. Ariane était agitée de petits mouvements nerveux qu’elle essayait vainement de contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d’angoisse lui étreignit le cœur. Il essaya une fois encore de s’endormir. Il redoutait plus que tout ces scènes dans la nuit. Lorsqu’il ne voyait pas les yeux insolents d’Ariane et ses lèvres moqueuses, lorsqu’il sentait près de lui la fraîcheur de ce corps juvénile, il était sans force et se jugeait prêt à toutes les lâchetés. Mais il lui était impossible, ce soir-là, de dormir. Le drame pressenti était inévitable. Il prit la jeune fille dans ses bras et lui dit :
— Qu’as-tu ?