« Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai tout. »
Enfin, par petites phrases arrachées avec peine, elle raconta ses démêlés avec son père et sa tante, l’été passé, et l’appel qu’elle avait fait à l’ingénieur…
— J’ai cru, dit-elle. — me comprends-tu ? — que je pouvais, sans rien donner de moi acheter mon indépendance en prêtant mon corps. Le but que je voulais atteindre justifiait tout à mes yeux… Je ne me vendais pas. Si j’avais voulu me vendre, j’aurais eu une fortune. Mais non, j’ai fixé moi-même la somme nécessaire pour vivre à l’Université, deux cents roubles par mois. Si j’avais accepté un sou de plus, je me serais méprisée. Mais comme cela, je pensais rester libre…
Peu à peu les détails arrivaient, précis, nets ; le nombre des rendez-vous, le temps strictement limité qu’elle passait dans la petite maison des faubourgs, l’obligation où elle était de retourner chez elle aux vacances à date fixe. Elle n’avait compris l’affreux de sa position que le jour où elle avait rencontré Constantin ; elle aurait voulu n’être qu’à lui. Mais l’autre là-bas l’attendait. Elle devait payer et tenir ses engagements…
Après deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la chasser tout de suite, comme elle le méritait.
Constantin était glacé d’horreur. Il étouffait de dégoût. Un mot lui revenait sans cesse à la bouche, mais expirait sur ses lèvres : « Quelle saleté, quelle saleté ! » Elle avait mis entre elle et lui une barrière infranchissable. Comment oublier au moment où il la prendrait dans ses bras qu’elle s’était livrée aux caresses d’un malade ? Tout était fini entre eux. Et pourtant son âme débordait de pitié. L’erreur d’Ariane était une erreur de jugement. Son cœur n’avait pas péché. Elle était plus près de lui qu’elle n’avait jamais été, — cela à l’heure où il allait la quitter.
En proie à une émotion qu’il ne dominait pas, il la serra contre lui, la caressant, cherchant à calmer sa douleur. Il voulait lui parler ; il ne trouvait que les mots : « Pauvre petite !… Mon cher cœur ! » et ces deux amants pour la première fois pleurèrent dans les bras l’un de l’autre jusqu’à ce que, brisés de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour, s’emparât d’eux.
§ XV. Plus avant
La nuit qui suivit la confession de sa maîtresse, Constantin, la lampe éteinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d’indifférence le mieux joué, il lui dit :
— Lorsque tu as fait cet arrangement, l’an dernier, tu n’étais plus une jeune fille ?