Dans l’après-midi, passant sur le pont des Maréchaux, il aperçut Ariane Nicolaevna en compagnie d’un étudiant en médecine. Il eut un mouvement qu’il ne put réprimer. — « Mon successeur, » pensa-t-il. Il le regarda avec attention. C’était un jeune homme à la figure fine et rasée, aux cheveux blonds, aux traits asymétriques, l’air intelligent. Il parlait avec animation. « Il durera huit jours, » se dit Constantin. Ariane était en beauté, les joues pâles rosées par le froid vif, les yeux brillants, avec dans toute sa démarche ce quelque chose de désinvolte qui n’était qu’à elle et d’où se dégageait une sensation de vie intense. Elle ne vit pas Constantin qui, immobile sur le trottoir, la suivit longtemps des yeux. Quand le couple eut disparu dans la foule au coin de Niglinny Proiesd, il haussa les épaules et murmura :

— Allons.

Il fut à un rendez-vous d’affaires et n’eut pas une minute de libre dans l’après-midi. Pourtant il trouva le temps de téléphoner à Natacha. Il causa avec son amie assez longuement, lui annonça son départ pour Pétersbourg et son retour prochain. — « Préparez-moi à dîner, dit-il, il faut que ce soit un grand jour. Je penserai à vous sur les bords de la Neva. Ne m’oubliez pas. » Le soir, il regagna à pied l’hôtel. Il était fatigué et redoutait ces dernières heures avec Ariane. Il faudrait se battre encore et il se sentait sans force. Il ouvrit la porte de l’appartement avec l’appréhension d’un dompteur qui entre dans la cage où l’attend une jeune panthère indomptée et frémissante.

Ariane Nicolaevna avait revêtu pour le dîner une toilette de haut goût. Elle avait mis des pyjamas de soie bleu vif, que serrait à la taille une large ceinture cerise. La veste souple était largement entr’ouverte sur la poitrine nue. Les cheveux dénoués étaient attachés à la hauteur de la nuque par un ruban bleu comme le pyjama et de là tombaient librement jusqu’à la chute des reins. Elle avait piqué dans les cheveux près de l’oreille une rose rouge sang et chaussé des souliers de bal à hauts talons. Elle était d’humeur joyeuse. Il ne s’était rien passé la veille ; il n’arriverait rien demain. C’était un jour d’entre les jours.

— Est-ce que je te plais ainsi ? fit-elle en s’avançant vers lui d’une façon cavalière et en s’inclinant profondément.

Constantin la regarda avec surprise. C’était une nouvelle Ariane qu’il avait devant lui, un adolescent inquiétant et espiègle, un page douteux qui semblait sorti d’une comédie de Shakespeare et dont les lèvres arquées allaient lancer une grêle de mots étincelants. Il fut ravi à l’idée que ce déguisement donnerait un ton imprévu à leur dernière soirée et répondit :

— Tu es charmante. Je commande du caviar et du champagne.

Ariane joua son rôle à merveille. Elle fut éblouissante d’esprit et de gaîté. A un moment, elle se pencha vers Constantin et lui demanda :

— Dis, je te prie, Grand Prince, plus tard, quand tu auras oublié combien je suis méchante et que tu reviendras ici, tu m’inviteras à souper, n’est-ce pas ? Oh ! rien qu’à souper. Vois-tu, tu rencontreras encore beaucoup de femmes. Elles auront mille qualités que je n’ai pas ; elles seront bonnes, soumises, tendres, fidèles — au fond, je suis fidèle puisque je ne t’ai pas trompé — plus belles que moi peut-être. Mais écoute bien ce que je vais te dire : Auprès d’elles tu t’ennuieras, et tu penseras à la « petite horreur » qui t’a fait enrager presque une année à Moscou. Et puis, dit-elle en se penchant vers lui et parlant presque à son oreille, crois-tu que tu oublieras ma jeunesse ardente… Est-ce facile à retrouver ?

— Tu as raison, dit Constantin, je ne pourrai t’oublier, car en toi il y a un mélange poivré d’exquis et de détestable après qui tout le reste doit paraître sans saveur.