Je me retourne. Au sommet du col, j’aperçois la silhouette sombre des trois cavaliers qui se détachent sur le ciel criblé d’étoiles. Puis ils disparaissent.

J’interpelle Aziz :

— Eh bien, Aziz, qu’en penses-tu ?

— Hé, hé, monsieur, dit-il en riant, je pense que nous avons eu de la chance.

Et je vois ses dents blanches qui se montrent dans son visage bruni.

Une heure après, nous sommes au relais. L’émotion nous a mis en appétit. A la lueur fumeuse d’un quinquet, nous ouvrons notre panier de provisions, plein de choses délicieuses données par nos hôtes de Sultanabad et débouchons une bouteille de vin.

Notre histoire racontée aux cochers les a beaucoup émus. Ils ne veulent pas se remettre en route. On en trouve un enfin que l’opium a emmené si loin dans le royaume des rêves, que rien ne peut plus l’émouvoir. Il faut l’aider à monter sur son siège. Quant à conduire ses chevaux, on ne peut le lui demander. Pourtant il se refuse obstinément à laisser les rênes à Aziz. Le seul sentiment vivant en lui est celui de la dignité de cocher. J’avertis Aziz de le surveiller. Mais, après tout, il faut se fier aux pacifiques rosses qui nous traînent. Elles connaissent la route et il n’y a aucun danger qu’elles s’emballent. Si elles ne nous versent pas dans un précipice en descendant les montagnes pour déboucher dans la plaine, nous arriverons à Hamadân, inch’ Allah. Quant aux brigands, nous n’y songeons plus. On n’en rencontre pas deux fois dans une nuit persane. Et puis nous avons bu quelques verres d’un vin généreux. Nous sommes disposés à prendre toutes choses gaiement et, d’abord, à dormir un peu, car nous n’avons pas eu notre compte de sommeil.

Aussi après avoir surveillé pendant quelque temps le cocher qui somnole sur son siège, je laisse tomber ma tête sur l’oreiller. Ma femme dort, Aziz dort, le cocher dort, les chevaux vont leur petit train ordinaire, je m’endors aussi.

Nous dormions donc tous comme des bienheureux, quand soudain nous sommes réveillés par une brusque secousse. Je me sens tomber sur la droite ; et ma femme sur moi. J’ouvre les yeux et dans l’aube du jour, je vois que notre voiture est en train de glisser dans un canal profond de plusieurs mètres, où coule une eau limoneuse qui n’est plus qu’à quelques pieds de nous.

Le cocher a été projeté de son siège. Aziz se cramponne à la voiture. Deux des chevaux sont déjà dans le canal ; les deux autres ayant cassé leurs liens, errent en liberté sur la rive en face de nous.