Sans perdre une seconde, nous sautons par l’arrière de la voiture. Heureusement les roues portent maintenant sur la terre molle et enfoncent lentement. Une fois en sûreté, nous organisons le sauvetage des bagages. En quelques minutes, les valises sont à terre, et les vivres, et même les bouteilles de vin.
Nous avons le loisir maintenant de regarder la scène de l’accident et d’en rechercher les causes.
Nous sommes dans une plaine fertile que traverse un grand canal d’irrigation sur lequel, au passage de la route, est jeté un pont en bois sans parapet ni trottoir.
Le cocher dormait. Les chevaux, eux-mêmes plus qu’à moitié endormis, ne se sont pas souciés de passer au milieu du pont. Et les deux roues de droite se sont trouvées dans le vide. La voiture a donné de la bande et est tombée dans le canal.
Et nous voilà en panne, à six ou huit heures d’Hamadân. Le jour s’est levé dans un ciel où il ne reste plus un des nuages de la nuit. Nous nous asseyons sur le sable et, ne pouvant faire mieux, déjeunons dans la fraîche et radieuse matinée, attendant, sans nous faire plus de soucis, que le hasard nous vienne en aide.
Nous ne pouvons songer à sortir par nos propres ressources la voiture du canal où elle repose. Le cocher, dégrisé, a rappelé ses bêtes en leur sifflant un petit air jovial que tous les chevaux de Perse connaissent.
Cependant, avec le soleil, la vie renaît dans les campagnes. Des villageois passent, se rendant aux champs. Ils s’arrêtent auprès de nous et de longues conversations s’engagent au sujet de la voiture. Quand enfin les villageois sont une douzaine, on décide de tenter le sauvetage de la calèche. C’est une entreprise difficile. Plus d’une fois, on croit avoir amené la vieille guimbarde sur le sol ferme pour la voir nous échapper encore et aller se recoucher dans le doux lit du canal. Il semble qu’elle n’en veut pas sortir et qu’elle a décidé de mourir là dans l’eau tiède qui coule et la caresse.
Enfin, au bout de deux heures d’efforts, la voici sur ses quatre roues au milieu de la route. Elle est toute branlante, tremblante, et comme essoufflée, les roues gondolées, les rayons cassés ainsi que le timon. Le ressort d’arrière a pris de l’indépendance et n’est plus relié au coffre.
Partout, on met des pansements provisoires. On bande, on serre autour des ressorts et du coffre des cordes dont nous avons toujours une ample provision.
Telle que la voilà, on espère qu’elle gagnera le prochain relais distant de quelques kilomètres seulement. Le terrain est plat ; nous irons au pas. Au relais, on prendra n’importe quel équipage qui nous mettra dans l’après-midi à Hamadân.