Nous arrivons cahin-caha au village. C’est un pauvre village d’entre les pauvres villages de Perse, le plus misérable de tous les relais de poste que nous avons vus. Il n’a pas une voiture en réserve, pas même le plus ordinaire des chars à bancs. Alors on va chercher un charron.

Cet homme regarde notre calèche et donne des signes de désespoir. Non, tout son art ne pourra rendre la vie à cette voiture qui expire. Il s’assied sur ses talons et médite. Et il explique qu’il y a quinze jours de travail, qu’il n’a pas les pièces nécessaires pour remplacer les parties brisées, que les outils lui manquent pour les forger.

Une longue discussion s’engage. Il faut réparer sur l’heure et par des moyens de fortune ce qui est réparable, de façon à gagner Hamadân, dussions-nous faire la route au pas.

Cependant notre cocher reste indifférent à ce qui se passe autour de lui. Pour se remettre des émotions de l’aube et du bain matinal qu’il a pris, il fume quelques pipes d’opium, accroupi dans l’ombre à la porte de la maison de poste.

Notre charron se met enfin à la besogne et, au bout d’une heure ou deux, notre voiture, tant bien que mal, roule sur ses roues, mais dans un mouvement de tangage qui rappelle celui d’un bateau sur une mer agitée.

Pourtant nous avançons et avant la fin du jour nous voyons Hamadân au pied de l’Elvend.

Nous nous arrêtons aux portes de ce qui fut la capitale de l’empire des Mèdes. Les rues actuelles en sont si étroites qu’aucune voiture n’y peut entrer. Tant mieux, nous ne tenons pas à nous montrer en tel équipage aux descendants de ceux sur qui régna Cyrus. Des portefaix prennent nos bagages et nous gagnons à pied la maison qui nous est réservée, maison vide et dont nous portons le mobilier avec nous.

Nous voici, pour une semaine et plus, des citadins. Nous n’avons plus à craindre les aventures de la route, et l’on court beaucoup moins de dangers à Hamadân, au centre de la Perse, qu’à Londres ou qu’à Paris où la moindre distraction en traversant une rue peut avoir des conséquences mortelles. Ici nous ne risquons pas d’être écrasés par une automobile ou par une voiture à chevaux.

Le pis qui peut nous arriver est qu’un chameau distrait (ou jouant la distraction, car avec ces curieux animaux, on ne sait jamais à quoi s’en tenir) n’appuie un peu trop lourdement son pied sur un des nôtres dans un coin obscur du bazar.