La Noce juive.
Dans un palais soie et or, dans Ecbatane.
L’Ecbatane des Mèdes et de Cyrus, Ecbatane où l’on voit le tombeau de la jeune fille juive, trempée dans les aromates, qui sut toucher le cœur d’Assuérus, Ecbatane au pied du mont Elvend que ne cesseront de chanter les poètes, Ecbatane où nous sommes aujourd’hui, c’est l’Hamadân moderne. Nous n’y habitons pas un palais soie et or, mais, au centre de la ville, une maison vide dont nous occupons une chambre et qui n’a pour tout mobilier que quelques beaux tapis que nous transportons avec nous, nos minces matelas de kapok, un tub et une cuvette en caoutchouc, — avec ce minimum de bagages, le monde nous appartient.
Nous mangeons chez l’habitant, Persan d’occasion, Anglais de la banque ou de la maison de tapis. Mais notre couvert est toujours mis à l’école de l’Alliance israélite. Chaque fois que j’en aurai l’occasion, je dirai l’œuvre excellente que fait en Perse l’Alliance israélite. Elle a ouvert dans toutes les grandes villes des écoles dont les professeurs ont étudié à Paris et où l’enseignement se fait en français. Des milliers de petits juifs sortent ainsi chaque année de la crasse et de l’ignorance de leurs ghettos et gravissent quelques degrés de l’échelle de la civilisation. Ces écoles sont si bien dirigées que — ô miracle ! — les Persans, surmontant les préjugés tenaces et anciens qu’ils ont contre les juifs, finissent par y envoyer leurs enfants. Et la France a ainsi une innombrable clientèle enfantine qui grouille dans les rues étroites des villes persanes. A mon premier voyage en Perse, je me trouvai un jour seul dans le bazar d’Ispahan, où l’on voit fort peu d’Européens. C’est un dédale inextricable d’allées couvertes et obscures d’où l’on ne sait comment sortir. Les marchands, assis sur le seuil de leur boutique, me regardaient sans bienveillance ; les âniers, les portefaix échangeaient à mon sujet des mots que je ne comprenais pas, mais peu aimables. Et voici que, témoin de mon embarras, un gosse d’une dizaine d’années sort d’un groupe de ses camarades, s’avance vers moi et, avec politesse, me demande, d’un drôle de petit accent venu on ne sait d’où :
— Que voulez-vous, monsieur ?
Me servant de guide, il me mit en quelques minutes sur le chemin du consulat de Russie où je logeais alors. Ainsi, grâce à l’Alliance israélite, on parle français jusqu’au fond de la Perse et l’Alliance travaille avec nos Pères missionnaires à maintenir et à développer notre influence en Orient.
Les communautés juives en Perse, quel curieux et riche sujet d’études ! Songez qu’elles sont là dans le pays qui est resté le plus fermé de tous à la civilisation européenne et qu’elles y sont depuis des milliers d’années et, sans doute, depuis la captivité de Babylone. On imagine que quelques-uns d’entre les captifs suivirent leur libérateur Cyrus et s’établirent dans sa capitale, Ecbatane.
Les milliers de petits enfants, espiègles et disciplinés, qui alternativement jouent et travaillent dans les beaux jardins et dans les salles aérées de l’école de l’Alliance, sont les descendants des juifs qui ont pleuré Sion sous les saules au bord des fleuves de la Babylonie. Race antique et déchue qui, depuis lors, a vécu parquée dans les ghettos au sein des villes persanes, objet du mépris de tous, marquée de signes extérieurs pour l’empêcher de se mêler à la population arienne, ne faisant pas la guerre, ne cultivant pas la terre, tout occupée à des pratiques commerciales sans ampleur et à des disputes incessantes à la synagogue, gardienne farouche de ses traditions et de ses usages séculaires, ignorante et pédante, orgueilleuse et servile, intriguant par ses femmes revendeuses et colporteuses dans les anderouns et, auprès des gens puissants, par ses hommes prêts à tout faire, arrivant à de très rares occasions à vivre dans l’ombre du pouvoir et, un instant, à s’en emparer, — l’histoire de Mardochée auprès d’Assuérus, d’autres juifs ne l’ont-ils pas répétée et l’écrivain remarquable de l’Histoire des Mongols, le grand vizir du sultan Oltchaïtou, Raschid ed din appartenait-il au peuple élu, comme ses ennemis l’en ont accusé ? — mais cela, vraiment, un éclair dans la nuit qui enveloppe l’histoire des tristes communautés juives de Perse.
L’Alliance israélite a entrepris de relever ces malheureux abattus par une longue misère. Elle envoie là-bas des professeurs, hommes et femmes, et de l’argent, beaucoup d’argent, qui est fort utilement employé. Le chef de l’école joue le rôle de consul de la nation auprès des autorités persanes. Il défend les juifs, les protège ; il fait mieux, il les instruit. Les enfants sont élevés dans cette grande maison où je prends mes repas. Je cause avec eux en français ; je lis leurs devoirs ; j’assiste à leurs jeux.
Un jour, le chef de l’école me dit :