Un de ces pavillons avait été retenu par le capitaine Poutilof, et le jeune Français admira l’agrément de son installation. Il comprenait deux ou trois pièces assez vastes et meublées de divans recouverts de tapis caucasiens. Ces pièces donnaient sur une galerie surplombant le jardin et la rivière dont l’eau coulait avec un joyeux et incessant murmure tout voisin. C’est sur cette galerie que le couvert se trouva mis.

Un petit orchestre, la zourna, en occupait une des extrémités. Il se composait de quatre Caucasiens au type persan dont l’un jouait de la flûte, l’autre de la clarinette, le troisième de l’accordéon et le dernier enfin, accroupi sur ses talons, tapait avec ses doigts sur un haut tambour. Ces quatre bougres, qui semblaient n’être les esclaves d’aucune mesure, faisaient une musique qui parut incompréhensible à notre lieutenant, habitué à nos charmants et simples refrains de café-concert. C’étaient des mélopées monotones et sauvages qui revenaient incessamment sur elles-mêmes avec quelques variations qui étonnaient et dont il ne comprenait pas le sens. Il y avait là des rythmes qui lui étaient inconnus, quelque chose de poivré auquel son palais n’était pas accoutumé.

Bien que l’on fût sorti de table passé sept heures et qu’il en fût à peine dix, il fallut manger encore et Alexandre Naudin admira l’appétit de ses amis qui firent honneur au menu. On débuta par de petites truites en gelée. Les vins étaient abondants et leur mélange dangereux. Alexandre Naudin, qui se sentait sur le point de l’ivresse, se promit de se surveiller, de façon à gagner sans perdre la tête la fin de la soirée. Il regardait sa voisine Nadia. Elle était toute jeune, et fraîche malgré le métier qu’elle pratiquait. Son teint était pâle et elle ne le ranimait par aucun fard; elle n’employait pas de rouge pour ses lèvres. Tout son artifice se bornait à mettre un peu de poudre de riz. Elle n’essayait pas de plaire à Alexandre Edouardovitch, ne lui lançait pas d’œillade et restait remarquablement silencieuse. Elle paraissait indifférente à l’éclat de la fête, à l’excellence des mets, à la chaleur des vins, aux accents heurtés de la musique, à la beauté enfin de la nuit qui les entourait. Pourtant elle ne boudait pas; il n’y avait en elle pas trace de mauvaise humeur; elle ne protestait contre rien. Elle était comme cela! il n’y avait pas à lui en vouloir. Alexandre Naudin le comprit.

Il avait tenté une ou deux fois de la prendre par la taille, de l’attirer à lui et de la baiser sur le cou, sur ce cou flexible et blanc, dont les lignes s’attachaient d’une manière ravissante à une gorge dont il apercevait les deux seins jumeaux sous la chemisette transparente.

A l’idée qu’il allait être le possesseur de ces trésors, il avait peine à garder son sang-froid. Mais Nadia ne se prêtait pas à ces jeux; elle repoussait doucement l’intrépide lieutenant, sans mot dire, avec un regard qui signifiait: «Cela ne se fait pas chez nous.»

En effet, «cela» ne se faisait pas autour de la table. Seul, le notaire du vice-roi avait, à un moment, appliqué deux baisers sonores sur les joues de la grosse fille blonde, mais c’étaient des baisers quasi-paternels d’où toute sensualité était absente et, cette formalité remplie, le digne homme ne s’était plus occupé de sa voisine. Les officiers l’imitaient en cela. A peine adressaient-ils, à de rares occasions, la parole aux jolies filles qui soupaient avec eux. Leur grande affaire était, ce soir-là, le vin, et non les femmes. Et du vin ils en consommaient prodigieusement, mêlant le champagne sucré français aux crus les plus violents du Caucase. Il semblait que les accents aigus de la musique, ces éternelles et enveloppantes variations asiatiques, ces lamentations désespérées leur missent la fièvre dans le corps et les obligeassent à boire sans fin pour calmer le délire qui s’emparait d’eux. Le notaire, parfois, se levait et dirigeait à larges coups de bras le petit orchestre; parfois il chantait à pleine voix un air populaire caucasien. Le lieutenant russe, entendant la lesghinskaia, n’y tint plus, quitta la table et, tout titubant qu’il fût, commença à danser, une bouteille sur la tête, avec une grâce, une souplesse, une sûreté qui stupéfièrent Alexandre Naudin.

Quant au prince géorgien, il s’était retiré dans une pièce voisine avec une des filles et, couché sur le divan, il lui récitait d’une voix sourde et passionnée des vers amoureux de Lermontof. Seul, Naudin faisait à sa manière la cour à Nadia. Mais il était singulièrement gêné par sa connaissance imparfaite de la langue russe et ces dialogues menés avec peine tournaient vite court. Il arriva à lui dire en s’y reprenant à dix fois:

—Si l’on proposait à un Russe et à un Français le choix entre une soirée avec alcool et sans femmes, ou une soirée avec femmes et sans alcool, le Russe prendrait l’alcool sans la femme et le Français la femme sans l’alcool.

Il lui fallut plus de cinq minutes pour arriver au bout d’une phrase si compliquée et se faire comprendre.

Nadia le regarda avec un certain étonnement et répondit: