—Il faut boire.

Et elle lui versa un plein verre de vin rouge de Kachétie. C’était la première fois qu’elle s’occupait de lui et qu’elle paraissait prendre de l’intérêt à sa personne. Si bizarre que fût sa réponse, Alexandre Naudin l’accepta comme une marque d’attention et se crut obligé à vider le verre qu’elle avait rempli.

Cependant il regardait à la dérobée sa montre-bracelet. Deux heures du matin, déjà! «Voilà tantôt douze heures, pensa-t-il, que nous ne faisons que boire et manger. Chaque chose à son temps. Je voudrais finir la nuit à notre mode, seul près de cette charmante fille.»

Mais les convives ne donnaient aucun signe de fatigue et, manifestement, ne partageaient pas l’envie bien naturelle qui s’était emparée du jeune Français. Finalement il en parla à son ami Poutilof qui était de fort joyeuse humeur, tandis que l’admirable colonel, plus il buvait, et plus il devenait marmoréen et sculptural.

—A quoi pensez-vous donc? dit-il. Nous passons la nuit en compagnie. Ce soir nous buvons. L’amour est remis à demain, si l’envie nous en prend. Du reste, mon cher Alexandre Edouardovitch, aujourd’hui vous êtes notre hôte, vous nous appartenez, et la nuit n’est pas finie. Nous irons encore jusqu’à Mskhet, dont l’église abrite les tombeaux des rois de Géorgie. Nous y dénicherons bien un cabaret ouvert. C’est une promenade d’une vingtaine de verstes. La fraîcheur de l’air nous fera du bien.

Alexandre Naudin était dans cet état heureux où l’on ne trouve pas en soi de grandes forces pour résister à une invitation aussi cordiale et, une demi-heure plus tard, la compagnie quittait Fantaisie. Seul le prince géorgien resta sur le divan où il s’était endormi au milieu du plus pathétique passage de Lermontof. Le notaire du vice-roi tenait mal sur ses jambes. Le colonel et Ivan Iliitch Poutilof le hissèrent dans sa voiture. A peine fut-il en plein air, qu’il tomba dans un sommeil profond. Tout dormait aussi dans l’antique ville de Mskhet. Les officiers, non sans peine, firent lever un cabaretier qui servit du vin. Le lieutenant russe réveilla un jeune ours muselé qui était attaché dans la cour de l’auberge et se mit à lutter avec lui pour la plus grande joie des assistants. Il réussit à le faire rouler par terre, mais la lutte avait été chaude et l’uniforme déchiré du lieutenant montrait que l’ourson avait su employer ses griffes.

Enfin on donna le signal du retour. Déjà le ciel s’éclaircissait à l’orient et Vénus se montrait brillante au-dessus des collines rocheuses qui s’élèvent au nord de Tiflis. Alexandre Naudin appuyait la tête sur l’épaule de sa voisine et trouvait moyen de lui dire quelques galanteries auxquelles elle ne répondait pas. L’air frais qui lui fouettait la figure dissipait les légères fumées de l’ivresse qui avait commencé à le gagner. Il se sentait plein de force et frémissait de plaisir à l’idée de posséder bientôt Nadia.

Mais, arrivé à Tiflis, il vit la sagesse des paroles de Poutilof. Les hommes rentrèrent chez eux et les femmes chez elles. Il ne se sentait pas disposé à les imiter et demanda à Nadia s’il pouvait l’accompagner jusqu’à sa chambre.

—Impossible, dit-elle laconiquement.

—Mais alors, vous viendrez chez moi, à l’hôtel.