Il s’assit sur le lit et prit la main de Nadia qui l’abandonna sans résistance. Lorsqu’il la lâcha, cette main tomba mollement sur le lit. Il se pencha et posa ses lèvres sur la bouche entr’ouverte de la jeune femme. Nadia ne lui rendit pas son baiser, ne parut même pas le sentir. Mais sa tête roula et la joue vint s’appuyer sur l’épaule. Elle avait toujours les yeux fermés.
«Mais elle dort, se dit Alexandre Naudin. Elle dort comme une marmotte! Il faut absolument la réveiller.»
—Nadia, dit-il, en la secouant légèrement, Nadia!
Elle ne l’entendait pas. Il insista, parla plus haut. Il essaya de l’asseoir sur le lit. Le corps souple n’offrait aucune résistance, lui glissait entre les doigts et retournait à la position horizontale.
Un instant, elle entr’ouvrit les yeux, mais son regard était vague.
Elle se tourna sur le côté, mit un bras au-dessus de sa tête pour se protéger contre l’éclat de l’électricité et se rendormit aussitôt.
Notre ami Alexandre Naudin était la proie de sentiments contraires. Il était dans une juste colère, comme il va de soi. Mais il lui était difficile d’en vouloir à Nadia qui, après une nuit de fête, un souper abondant, du vin avec un peu d’excès, une longue course en automobile, succombait au premier et au plus naturel des besoins qui est le sommeil. Elle était si belle couchée ainsi devant lui qu’il se sentait à la fois un plus vif désir de la posséder et une indulgence plus grande pour la faiblesse qui le privait d’elle. Il se souvint de ce qu’avait dit Ivan Iliitch Poutilof. En somme, il demandait à son amie d’un soir des choses qui étaient, dans les circonstances où il se trouvait, hors des usages. A vivre chez les Caucasiens, il fallait prendre les habitudes du Caucase.
Alexandre Naudin se rhabilla donc, un peu mélancolique, tout en ne cessant de regarder le beau corps étendu de Nadia sur le lit. Si pénible que fût la minute présente, la certitude de retrouver la jeune femme à une heure plus propice lui rendait le sacrifice moins douloureux.
Il prit dans son portefeuille une carte de visite et un billet de vingt-cinq roubles. Sur la carte, il écrivit avec beaucoup de soin et en russe ces mots: «Demain, jeudi, à cinq heures, Hôtel de Londres, numéro seize.» Et il ajouta, en manière de plaisanterie, deux mots encore: «Dormez bien.»