Et il se mit à siffler, non sans beaucoup de fausses notes, l’air caucasien qu’il aimait tant.
VERA ALEXANDROVNA
M. Ture Ekman était le directeur d’un important journal de Stockholm. Au cours de la troisième année de la guerre, il éprouva le désir de voir de ses yeux comment allaient les choses en Russie et demanda un passeport pour ce pays. Comme son journal était, chose rare en Suède, favorable aux Alliés, il l’obtint et arriva dans la capitale russe à la fin de décembre 1916. Il n’était pas sans y avoir quelques relations dans les milieux officiels et dans la société. Mais il ne parlait ni ne comprenait le russe et se trouva fort empêché pour faire consciencieusement son travail professionnel. Il ne pouvait ni demander son chemin dans la rue, ni suivre les débats de la Douma, ni lire les nouvelles le matin. Cela surtout le gênait, car il avait l’habitude depuis vingt ans de parcourir vite, mais d’un coup d’œil sûr, une douzaine de journaux avant de commencer sa journée. Il s’ouvrit de ses ennuis à un de ses compatriotes fixé en Russie et lui demanda de lui trouver un secrétaire. A ce moment-là, il restait peu de jeunes gens à Pétrograd et son ami lui proposa de lui donner comme lectrice une jeune fille intelligente et cultivée.
—Vous ferez ainsi connaissance, lui dit-il, avec ce qu’il y a de mieux en Russie, la jeune fille. Et vous en apprendrez plus en causant avec elle qu’en vous faisant lire le Novoie Vremia.
Ture Ekman accepta cette proposition. Il avait souvent employé des femmes dans son journal et avait été généralement satisfait de leurs services. C’était un homme de quarante-cinq ans, de bonne santé, de mœurs paisibles, qui se défendait mal contre l’embonpoint. Il était marié, père de famille, et, une fois sa besogne terminée, rentrait chaque soir chez lui dans la banlieue de Stockholm, mettait ses pantoufles, allumait une pipe et, après dîner, tout en buvant un verre de punch, lisait à haute voix à sa femme et à sa fille aînée un livre d’histoire ou, plus rarement, un roman. Il vivait à son aise, avait son automobile et, quand il recevait ses amis, les traitait bien.
Quarante-huit heures ne s’étaient pas écoulées qu’il reçut la visite de son compatriote.