—J’ai quelqu’un pour vous lui dit ce dernier. C’est la fille d’un haut fonctionnaire au ministère de l’Agriculture. Elle a dix-huit ans et sort du gymnase. Elle s’est mis dans la tête de travailler, bien qu’elle n’ait aucun besoin d’argent. Seulement, elle ne sait pas un mot de suédois. Elle parle français et vous aussi, je crois. Vous vous entendrez donc sans difficulté. Elle s’appelle Véra Alexandrovna Orlova. Est-elle intelligente? je n’en sais rien. Mais elle est ravissante. Une vraie beauté, mon cher. Et puis, ces filles russes ne ressemblent pas aux nôtres. Elles ont quelque chose qui n’est qu’à elles. N’allez pas en tomber amoureux.

En entendant cette phrase, Ture Ekman éclata d’un gros rire. A son âge, être amoureux d’une jeune fille lui paraissait la chose la plus comique du monde. Il s’occupait de politique et d’affaires; là il était de premier ordre. Dans les questions féminines, il s’avouait incompétent. Elles ne l’intéressaient du reste pas. Il pensa à son excellente femme, presque aussi âgée que lui, à sa fille qui avait deux ans de plus que sa lectrice.

—Envoyez-moi Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai à travailler et, si elle est intelligente, nous nous entendrons vite. Sinon, fût-elle Vénus elle-même, il faudra m’en trouver une autre.

Le lendemain matin, vers onze heures, le portier de l’hôtel lui téléphona qu’une dame le demandait.

N’osant la recevoir dans sa chambre, il descendit au rez-de-chaussée. Il se trouva en face d’une personne de taille moyenne, mince, d’apparence délicate, enveloppée dans un grand manteau de fourrure. Elle était placée à contre-jour et il ne voyait que la forme de sa tête, qui était petite, et, dans un visage fin et pâle, deux grands yeux de couleur indécise qui le regardaient bien en face. Elle lui tendit la main d’un geste plein de naturel, où il n’y avait ni familiarité ni gêne. C’était chez M. Ture Ekman qu’on aurait trouvé, à ce moment-là, de la timidité, car il ne savait exactement comment traiter cette jeune fille élégante qui venait se mettre à son service.

Il s’excusa de ne pouvoir la recevoir chez lui et lui proposa de passer dans la salle de lecture. Ils eurent quelque peine à y trouver de la place tant elle était pleine et bourdonnante de gens qui entraient, sortaient, feuilletaient les journaux ou causaient. Il était impossible de travailler dans un tel brouhaha.

Il tourna sa bonne figure d’homme tranquille et bien nourri vers la jeune fille et se mit à rire.

—Que ferons-nous, Véra Alexandrovna? demanda-t-il.

—Ce que vous voudrez, répondit-elle.

Il hésita un instant.