J’admire les voyageurs qui, partant pour des pays lointains et des contrées désertes, ne nous parlent jamais de leurs bagages. Il semble qu’ils soient des êtres immatériels, corps célestes ou purs esprits, insensibles au froid, à la pluie, à la soif, au manque de nourriture. Nous ne sommes pas ces voyageurs. Il nous faut du linge, des vêtements de rechange, et la «réparation de dessous le nez». Le souci de transporter avec soi tout le nécessaire est le souci le plus quotidien du voyage, quand on prend les modes de locomotion que nous avons choisis. Chaque jour, il faut défaire et refaire ses valises, déplier et replier les châles, alors qu’on est abîmé de fatigue. Je supplie le lecteur de compatir à nos peines et d’abord de faire connaissance avec nos bagages.
Dénombrement des Bagages.—Nous sommes sept voyageurs, plus trois mécaniciens. Nous avons droit, chacun de nous, à deux valises, improprement dénommées à main. Nous y ajoutons sournoisement un nombre considérable de petits colis qui, soi-disant, ne comptent pas, et que nous passons le plus clair de notre temps à compter. La chasse et la réunion de ces multiples colis suffiraient à lasser une activité moins dévorante que la nôtre. Les seuls appareils de photographie forment un bataillon important: il y a trois kodaks pliants avec objectifs Gœrz ou Zeiss, un petit panoramique qui ne se laisse pas réduire, et un grand panoramique qui est hors toute mesure. Il emplit à lui seul la caisse de l’auto; ses angles sont incisifs et, à chaque cahot, il nous entame les tibias. A la halte, il sert de tabouret ou de table; c’est du reste l’unique service qu’il rend pendant longtemps, car il se refuse obstinément à photographier les paysages devant lesquels nous le faisons fonctionner. Nous emportons deux fusils inutiles, mais qui tiennent leur place et la nôtre; comptez enfin les fourrures, peaux de bique, caoutchoucs, manteaux, cache-poussière, couvertures et châles, les jeux de casquettes pour neige et pour soleil, les sacs à main insidieux qui ne sont pas des valises, et les nécessaires de toilette. Voyez l’amoncellement de ces colis qui doivent être transportés avec nous dix dans les trois autos! Regardez les valises ouvertes, les châles défaits, le désordre de nos chambres d’hôtel! Imaginez l’affairement de chacun de nous à retrouver ce qui lui appartient! Supputez les retards inévitables!
En outre, il y a des malles qui, elles, prennent des trains, des bateaux, la poste. Ce sont des malles indépendantes; elles font un voyage d’agrément, de leur côté; il est fort rare qu’elles consentent à se rencontrer avec nous à l’étape. Nous les retrouvons dans des endroits inattendus, et toujours avec le même plaisir étonné.
Enfin tous ces bagages sont à Giurgevo, tous, sauf un carton à chapeaux qui, en objet très malin, a préféré se perdre à la première étape.
Et nous nous embarquons à bord du bateau autrichien.
Sur le Danube.—Les rives du fleuve sont sauvages, du côté bulgare accidentées, du côté roumain plates. A droite, des troupeaux de moutons sur les montagnes: à gauche, des saulaies immenses, troncs énormes et mutilés sur lesquels poussent de jeunes branches aux feuillages fins. Des canards s’envolent; un héron argenté se lève, les ailes claires battent l’air gris. Le ciel est voilé, uniforme; le Danube s’en va sans fin, couleur de boue, si large qu’on a soudain la surprise de découvrir qu’une de ses rives boisées est celle d’une île.
Sur le pont, nous sommes comme étonnés d’être partis. Déjà des groupes se forment; les uns prennent un fusil et guettent le héron cendré qui se laissera surprendre. Les autres, réunis autour de tasses de thé (les premières du voyage!), écoutent la lecture de quelques belles pages de Gobineau sur l’esprit asiatique et sur les taziehs persans.
Turtu-Kaya, une ville turque où nous abordons, minarets et mosquées, foule enturbannée, déguenillée, femmes voilées, les premières aussi, le chant du muezzin, c’est déjà un peu de l’Orient.
La nuit vient et un frisson de froid après la chaleur du jour. Les rives se glacent dans le gris du soir, les collines s’endorment, une lune incertaine passe à travers une déchirure des nuages et regarde le monde désert où nous glissons sans bruit entre les bords du fleuve sur lesquels on ne distingue plus que les silhouettes trapues des saules comme d’hommes très vieux qui nous épieraient.
12 avril.—Le même paysage d’une grandeur désolée, le fleuve coule entre des rives toutes deux roumaines; des marais, des lacs en doublent et triplent la largeur. Près des gris argentés des eaux, des troupeaux de moutons sur des pâturages font des taches brunes et chaudes.