Nous passons une demi-heure à Braila, grand port roumain d’exportation pour les blés, ville de soixante mille habitants, laide et moderne.

Galatz.—Une demi-heure plus tard nous sommes à Galatz, dernier port roumain. Ici nous embarquons sur un vapeur russe qui part pour Odessa. Nous retrouvons les autos à quai. Il faut les mettre à bord, cela n’est pas facile. Un chaland flanque le bateau à vapeur qui ne possède pas de grue assez forte pour nos machines; un ponton mène du quai au chaland. Les difficultés commencent; la grande Mercédès est amenée, non sans peine, jusqu’au chaland. Du chaland on jette des madriers pour atteindre, par une pente de quarante pour cent, le pont du bateau. Georges Bibesco met le moteur en marche; les roues patinent. Trente débardeurs et marins russes soulèvent la lourde machine qui arrive enfin au niveau du pont; là, il faut la retenir de peur qu’elle n’exécute un naturel mouvement de bascule et n’aille défoncer le bastingage du côté opposé. Les deux autres machines sont hissées de la même manière. L’embarquement a pris deux heures, non sans force jurons russes, roumains, turcs, voire français. Nos oreilles commencent à s’habituer au niet et au da slaves. Emmanuel Bibesco déplore la facilité avec laquelle il s’assimile les langues étrangères et l’imprudence qu’il a commise en apprenant le russe, car déjà nous le harcelons de questions qui ne sont pas oiseuses.

Nous sommes passés maîtres dans l’art d’embarquer et de débarquer nous-mêmes les autos.

Nous quittons Galatz avec un grand retard, ce dont le capitaine ne se soucie. Sur le quai, un groupe de femmes du peuple, le visage entouré d’un foulard blanc, font des gestes d’adieu à un pauvre conscrit qui part pour la guerre, pour la lointaine et sanglante Mandchourie. Les femmes douloureuses restent à voir le bateau glisser lentement sur les eaux jaunes du fleuve; elles pleurent et cachent leur figure dans leurs mains.

Une heure plus tard, nous arrivons à Reni, douane russe. Mais nos recommandations sont adressées aux autorités d’Ismaïlia, où nous débarquerons. Les douaniers de Reni sont lents à persuader. Il faut deux heures pour les convaincre. Emmanuel Bibesco continue à être notre interprète.

Cependant nous déjeunons sur le pont; nous sommes cuits par un soleil d’orage. Pourquoi ne partons-nous pas? Des officiers arrivent sur la colline où sont les bâtiments de la douane. Et nous apprenons qu’on attend le gouverneur général de la Bessarabie. Est-ce pour nous qu’il s’est dérangé? A l’avance, nous sommes très mal prévenus en faveur des fonctionnaires russes. Le gouverneur arrive avec une escorte d’officiers magnifiques. Il se dirige vers le parc des autos sur le pont, les examine, discute longuement avec le capitaine. Déjà nous nous voyons le passage refusé, des difficultés douanières à n’en plus finir.

Il part enfin, et nous apprenons alors que cet homme aimable a donné ordre de faciliter de toutes manières notre voyage dans son gouvernement...

Descente du Danube sur Ismaïlia; les premiers cosaques se montrent à gauche: un cavalier sur un petit cheval se promène le long du fleuve.

A droite c’est la Dobroudja roumaine, une plaine arrêtée par des montagnes peu élevées, de lignes accidentées. A gauche la Bessarabie, des prés pelés où paissent des troupeaux de moutons, des saules antiques, des rives de sable et d’argile, des herbes rares, le tout d’un ton roussi, qui passe du gris argenté à l’écru dans une gamme chère à Corot.