Ismaïlia, 4 heures.—Quel est celui qui a dit du mal des douanes et de la police russes? Qu’on me l’envoie. Douane et police pavoisent en notre honneur; on n’ouvre pas une seule de nos vingt-huit valises et de nos six malles, et le chef de la police prend la peine de descendre lui-même les armes que nous introduisons malgré les défenses formelles de l’administration.
Une lettre personnelle du très puissant Bouliguine, ministre de l’Intérieur, nous vaut cette entrée facile sur le sol de la Sainte Russie.
Les autos sont amenés sans difficulté à quai où plusieurs centaines de personnes nous attendent. Malgré le service d’ordre, ouvriers et journaliers sont là presque à nous toucher; des yeux clairs de paysans dans des figures brûlées par le plein air et le vent nous dévisagent. La puanteur qui se dégage de cette foule nous asphyxie à moitié. Plus d’une heure, il faut la supporter pendant qu’on expédie une partie des bagages à Odessa et qu’on charge l’autre sur les voitures!
L’homme est l’animal le plus sale de la création. C’est même ce qu’il y a de plus sale au monde, car sur les pierres des chemins il pleut. Mais lorsqu’il pleut, le paysan de Bessarabie se met à l’abri. Aussi ignore-t-il l’usage de notre sœur l’eau.
Guenilles, haillons et peaux humaines, quelle odeur!
Enfin nous partons. Pour la première fois, nous entendons le bruit régulier des moteurs. C’est le soir déjà. La foule qui nous entoure recule épouvantée, lève les bras au ciel, crie au miracle, et nous passons.
Nous franchissons des caniveaux qui sont des fossés et nous voici sur route. L’ordre de marche est le suivant: la grande Mercédès 40-chevaux en éclaireur; puis la Mercédès 20-chevaux de Léonida, puis la Fiat 16-chevaux qui porte les mécaniciens et les bagages. Ainsi sommes-nous sûrs, si nous avons une panne, de voir les mécaniciens arriver à notre secours.
Nous sommes sur route russe. C’est dur. La chaussée entre les arbres maigres est rudement empierrée, avec, par places, des bosses inattendues.
Mais voilà qu’à ma grande surprise, à dix kilomètres d’Ismaïlia, la route s’arrête net! Mes amis sont moins étonnés que moi et sans hésiter lancent les machines à travers champs en suivant les ornières tracées devant nous. Ici le sol est beaucoup plus doux, mais on ne peut avancer vite. En temps de pluie, ces pistes détrempées seraient impraticables.
Nous allons ainsi mollement à travers le pays bessarabien; la terre est noire; des paysans travaillent dans les champs; de longs attelages de bœufs très loin se découpent sur l’horizon où s’avivent encore quelques lueurs du couchant.