Et nous voilà cherchant notre chemin le long des ornières, à la clarté mouvante des phares qui jettent de grandes traînées lumineuses dans le paysage désert.

Nous découvrons enfin un amas de maisons espacées et pauvres; c’est la petite ville de Bolgrade où nous passerons notre première nuit en pays russe.

Bolgrade.—Tous les chiens de Bolgrade hurlent aux roues de nos autos. Nous arrivons à l’auberge, entrons dans la cour intérieure où les paysans laissent leurs attelages pendant qu’ils vont à leurs affaires. Nous sommes attendus; des gorodovoïs, ou agents de police, sont placés à l’entrée de la cour et ferment la lourde porte pour empêcher que nous ne soyons envahis.

La cour est vide; sur la place une foule de paysans est réunie. Par un curieux phénomène d’endosmose, les paysans, un à un, filtrent à travers la porte que tiennent fermée les gorodovoïs.

La première étape en Bessarabie.—Les autos dans la cour de l’auberge.

Bolgrade!—Nous nous attendions au pire; nous étions prêts à tout supporter, la saleté, la vermine, la nourriture médiocre, dans cette petite ville perdue de la campagne bessarabienne. C’était le «trou» le plus trou de notre itinéraire. O surprise charmante! nous découvrons dans un bâtiment au fond de la cour, quatre petites chambres blanchies à la chaux, proprement carrelées, et, chose extraordinaire, des draps et des lits de fer. La chambre Touring-Club au fond de la Bessarabie! Au mur d’attendrissantes lithographies d’un touchant second Empire, «Tristesse-Richesse». On nous sert un dîner très convenable qu’arrose un vin de Bessarabie délicieux.

L’état moral de notre troupe est excellent. Comme nous avons bien fait de partir, de ne pas écouter les prophètes de malheur qui nous prédisaient dès le début les pires calamités!

13 avril.—Nous nous levons à sept heures pour une grande journée en automobile. Nous avons deux cent cinquante kilomètres à faire pour aller coucher à Ackermann, grande ville à l’embouchure du Dniester, comme chacun le sait et comme je viens de l’apprendre. Emmanuel Bibesco a étudié les cartes et tracé la première étape.

L’expérience d’hier nous a enseigné qu’il ne faut pas songer à faire de la vitesse à travers champs, et, qu’en cas de pluie, on ne peut rouler.